Mots Tordus et Bulles Carrées

De l’autre côté de l’eau (Elizabeth Acevedo)

Elizabeth Acevedo a 35 ans mais déjà une vie artistique bien remplie. Titulaire d’un BA en arts du spectacle de l’Université George Washington et d’une maîtrise en création littéraire de l’Université du Maryland, elle a été championne nationale de poésie slam. Son roman ado Signé poète X a été multi primé et elle explore depuis plusieurs années ses racines dominicaines à travers ses histoires, notamment De l’autre côté de l’eau (Clap when you land) mais aussi, plus récemment, Family lore, son premier roman pour adultes.

Deux faces d’une même famille

Camino.

Yahaira.

Deux jeunes lycéennes narratrices de leur propre histoire.

Chacune vit d’un côté de l’océan : Camino en République dominicaine et Yahaira à New York. Leurs vies familiales sont à la fois proches et éloignées. La première vit avec sa tante depuis le décès de sa mère. Son père, Papi, vient lui rendre visite régulièrement mais il passe la majorité de son temps aux Etats Unis. La seconde vit avec sa mère et un père qui s’échappe parfois pour retourner voir sa famille restée en République dominicaine.

Chacune s’est construit une personnalité forte, notamment grâce à ce père étrange mais inspirant. Camino a grandi dans les croyances mystiques de sa tante, guérisseuse.

Ecouter les mots doux de Papi a toujours été plus aisé
que d’entendre ses excuses. Profiter de sa présence plus facile
que de dépérir dans l’ombre de son absence.

Chaque année pour mon anniversaire il me demande ce que je veux.
Depuis le jour où ma mère est morte, j’ai toujours répondu :
« Vivre avec toi. Aux USA. »

Yahaira est devenue une grande joueuse d’échecs, sous l’impulsion de son père, mais semble n’y prendre que peu de plaisir.

On aurait pu croire
que du café & du lait concentré

ça donnerait un genre
de marron clair.

Mais je suis sortie copie conforme de Papi,
sa bella negra.

Cheveux épais comme les siens,
lèvres épaisses comme les siennes,

peau épaisse comme la sienne.

Sur la vie de chacune pèse un secret : celui du père absent et mystérieux. Qui est-il vraiment ? Pourquoi disparait-il régulièrement de leur vie ?

La réponse à ces questions va leur être donnée de manière brutale.

L’avion qui emmenait Papi de New York à la République dominicaine se crashe dans l’océan et son corps est identifié parmi les victimes du vol American Airlines 587.

Dès lors, les secrets vont être révélés : Camino et Yahaira sont soeurs. Leur père était marié à deux femmes qui se connaissaient mais il gardait cette vie parallèle la plus discrète possible.

A la faveur des réseaux sociaux, Yahaira, qui veut accompagner les restes de son père en République dominicaine pour une cérémonie funéraire à laquelle sa mère ne veut pas qu’elle participe, va prendre contact avec Camino et s’envoler vers cette soeur qu’elle ne connait pas.

La puissance des mots

De l’autre côté de l’eau est un roman américain à l’écriture particulière, présentée en versets. Et qui d’autre que Clémentine Beauvais, l’autrice des Petites reines et des Facétieuses, pouvait le traduire aussi justement ?

Camino et Yahaira ne sont pas seulement différentes par leur culture et leur enfance. Elles le sont également par le rythme de leur parole.

Camino s’exprime en tercet, sur un rythme ternaire, alors que Yahaira utilise davantage le distique, sur un rythme binaire. Les mots témoignent de leur personnalité, de leurs émotions, de leurs rêves et de leurs désillusions.

La rencontre de ces deux mondes, liés par ce père énigmatique qui vient de mourir, va créer un nouveau rythme, à la croisée des deux univers. Un dialogue entre deux soeurs, si semblables et si étrangères l’une à l’autre.

La force du récit d’Elizabeth Acevedo tient dans ces deux langues qui disent, chacune leur tour, les pensées, les rêves d’avenir et les prisons de l’esprit. Car chacune, malgré leurs différences, est entravée par le contexte dans lequel elle vit.

Sur Camino pèse le poids du regard d’El Cero, un jeune homme qui la convoite et que Papi, jusqu’à présent, réussissait à garder à distance par l’argent qu’il lui donnait. Sur Yahaira, c’est le secret de l’existence d’une seconde femme de son père qui pèse, ainsi que l’image de sa mère malheureuse et exigeante.

Elizabeth Acevedo dit avec beaucoup de justesse les sentiments parfois contradictoires qui les agitent. La colère, la peine et la jalousie. L’espoir, l’amitié et la peur.

On partage avec Camino et Yahaira ces retrouvailles autour de l’absence d’un père qui les a aimées toutes les deux sans distinction. La force évocatrice du &.

Pourquoi lire De l’autre côté de l’eau ?

Le roman d’Elizabeth Acevedo est puissant, autant par sa double narration que par son écriture versifiée. L’autrice, brillamment traduite par Clémentine Beauvais, brosse les portraits si différents et pourtant si proches de Camino et de Yahaira avec des mots percutants et justes. Du deuil à la vérité, de la tristesse à l’espoir, les lecteurs découvriront le parcours sensible et humain de deux soeurs unies autour d’un père douloureusement absent.

El corazón de la auyama,
sólo lo conoce el cuchillo

Seul le couteau connait le cœur tendre de la citrouille.

Nous ne pouvons jamais vraiment comprendre la souffrance de quelqu’un d’autre.

A noter : le roman sera bientôt adapté à l’écran.

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