Electric Miles ( Fabien Nury / Brüno )

Wilbur H. Arbogast était un écrivain de science fiction réputé, ayant fait les beaux jours du magazine Outstanding.
Mais quand il rencontre Morris Pullman, sa carrière a été mise de côté depuis quelques années.
Morris, grand fan de l’auteur, est devenu agent littéraire et rêve de s’occuper de son idole.
À force d’insistance, ce dernier lui avoue qu’après une expérience de mort imminente, il s’est jeté à corps perdu dans l’écriture d’un livre apportant, selon ses dires, la vérité sur la nature même du vivant.
Seul problème, tous ceux qui le lisent meurent subitement !

La quatrième dimension

Dans l’antre de la fiction

Entre réalité et fiction

Au regard de leurs dernières collaborations, il peut paraître étrange de retrouver le duo Fabien Nury / Brüno sur un titre aussi iconoclaste qu’Electric Miles.

Pourtant, si le scénariste nous a habitué aux récits historiques et/ou ancrés dans le réel, il ne faudrait pas oublier qu’il a, au début de sa carrière, titillé le fantastique, notamment au côté du regretté John Cassaday sur Je suis légion.
Cependant, avec Electric Miles, il franchit une étape dans le monde insondable du fantastique.

On peut diviser le récit en deux parties.
Sur la première, nous faisons la découverte de Wilbur H. Arbogast et de Morris Pullman.
Arbogast a tout de l’écrivain ténébreux et torturé dont le succès est maintenant un lointain souvenir.
Il évoque fatalement la longue liste des auteurs maudits , H.P. Lovecraft arrivant en tête.
Et si on y rajoute l’évocation d’un livre dont la lecture entraîne la mort, la réfèrence au maître de l’horreur devient évidente.

Morris Pullman est, malgré de multiples facettes, plus banal.
C’est, en premier lieu, un fan inconditionnel des écrits d’Arbogast. Il ne peut se résoudre à ne pas travailler avec lui, malgré une première rencontre des plus troublantes.
C’est aussi un agent littéraire. En somme, il met en contact les écrivains dont il a charge avec des investisseurs.
Et il voit rapidement le potentiel du dernier ouvrage d’Arbogast. Il ne semble pas croire en cette malédiction mais certains faits attestent d’une certaine réalité et pourraient créer une « légende » autour du livre.
Publication, adaptation, tout est envisageable !
Enfin, c’est un homme amoureux. Sa vie de couple semble radieuse mais il va se retrouver embarqué dans une histoire qui le dépasse.

Au final, Wilbur symbolise l’irréel venant bouleverser la vie, somme toute classique, de Morris.

Aux Frontières du réel

Un homme au bord de la folie ?

En effet, si la première partie pose les bases d’un imaginaire plus ou moins référencé, Electric Miles prend, au fil des pages, une tournure de plus en plus anormale.
À l’image d’un épisode de la Quatrième dimension, le récit se décale de la réalité pour, petit à petit, s’aventurer vers une forme d’irrationalité.

Fabien Nury déstructure son récit, faisant s’entremêler des scènes et des personnages à des moments et dans des temps qui semblent différents.
La scène d’amour entre Morris et sa femme en est un parfait exemple. Les images s’entrecroisent et donnent une impression de perte de repères face aux éléments décrits.
Un bulldog doué de parole, une extra-terrestre voyeur et Arbogast, seul dans son lit, semblent être à l’origine de cette hallucination collective.

À partir de ce moment, Arbogast devient un tout autre personnage. L’écrivain laisse place à une sorte de psychiatre / gourou ayant la capacité de rentrer dans les souvenirs les plus profonds de ses patients.
À l’image du psycho-investigateur, en plus malsain, il révèle les traumatismes les plus enfouis.
Ainsi, homme de fiction, il devient un homme de science, adoubé par ses premiers « cobayes ».
Est-ce pour autant la réalité ?

Dire qu’Electric Miles est une oeuvre déstabilisante est un euphémisme.
Bien loin de nous prendre par la main, le récit de Fabien Nury nous bouscule en multipliant les symbolismes. On est perturbés par ce qu’on lit, attendant des réponses qui ne viennent pas (pour le moment).
La vérité est ailleurs !

L’art de nous mettre mal à l’aise

Je suis la carrière de Brüno depuis un bon moment.
L’ayant découvert par le biais deTyler Cross, autre collaboration avec Fabien Nury, j’ai plongé dans une bibliographie hétéroclite.
D’une certaine façon, Electric Miles en est un nouvel exemple.

On retrouve, non sans un certain plaisir, le trait gras et rectiligne du dessinateur.
Tout semble avoir été dessiné sur un seul tenant, donnant une impression de « fausse » simplicité.
À ce niveau, on peut le mettre au côté d’un auteur tel que Mike Mignola qui n’a de cesse de simplifier son trait pour nous impacter d’images fortes.
Et c’est la grande réussite de cet album.
Par ses choix graphiques, il nous met dans un inconfort, renforçant ainsi l’atmosphère d’étrangeté qui enrobe l’ensemble du récit.

Profitant de cet encrage massif et imposant, Glénat propose une inévitable version noir et blanc.
Pour être honnête, le dessin de Brüno s’accorde, habituellement, assez bien à ce genre de facétie de collectionneur.
Malheureusement, à l’image de Saint-Elme ou de La route, cette version collector renie l’importance narrative de la couleur de Laurence Croix.
En effet, le choix de telles ou telles tonalités apporte des informations ou tout du moins des indices d’interprétation au récit.
Sans être capitales pour la compréhension, elles sont néanmoins essentielles à l’atmosphère générale du récit.
S’en passer, c’est se priver d’une partie de cette réflexion globale.

En résumé

Electric Miles de Fabien Nury et Brüno est un récit aussi étrange que fascinant. 

À travers le personnage de Wilbur H. Arbogast, Fabien Nury construit un récit troublant qui mélange la réalité et la fiction, amenant continuellement le doute sur ce que nous découvrons au fil des pages.
Ce premier volume met en place les pièces d'un puzzle aux multiples facettes et prend le parti de déstabiliser son lectorat.

Le dessin de Brüno est tout aussi impeccable. Son trait rectiligne et massif est épaulé par les couleurs de Laurence Croix. Celle-ci apporte des éléments essentiels à la narration, ce qui, d'une certaine façon, rend caduque la version collector "noir et blanc".

Electric Miles nous oblige à abandonner, au moins pour un temps, notre besoin de compréhension absolue, nous obligeant à nous laisser porter par l'irrationalité ambiante du scénario.


Vivement la suite !
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