Mots Tordus et Bulles Carrées

La Route (Manu Larcenet)

Un homme, accompagné de son fils, traverse un pays dévasté en quête d’un Sud idéalisé.
Ensemble, ils suivent la trajectoire d’une route, vestige d’un ancien monde, tout en prenant soin d’éviter les mauvaises rencontres.

La Route : une adaptation hors norme de Larcenet

À sa lecture, La Route de Cormac McCarthy a eu, pour moi, l’effet d’un choc littéraire projeté en pleine face.
Si son intrigue reste, au fond, assez classique, l’écriture du romancier m’avait complètement happé pour ne plus me lâcher avant la dernière page.
En peu de mots, par le biais de phrases courtes mais fulgurantes, Corman McCarthy nous plonge dans un monde dévasté où les seuls restes d’humanité reposent sur cet homme et son enfant.

Le livre a été adapté au cinéma par John Hillcoat avec, dans le rôle titre, un Viggo Mortensen investi.
Malheureusement, le film, aussi fidèle soit-il, n’a pas totalement retranscrit l’essence poisseuse et paranoïaque qui fait le coeur même de ce voyage.

Il ne restait donc que la bande dessinée pour offrir un écrin à la hauteur de ce monstre littéraire.
Et pour cela, rien ne vaut mieux qu’un autre « monstre » : Manu Larcenet.

Un homme et son fils

De rares moments de complicité

Commençons par le commencement !
Cette adaptation de La Route de Manu Larcenet est tout bonnement exceptionnelle.
Par contre, peut-on dire que c’est une claque qui, comme j’ai pu le lire chez certains, surpasse l’original ? Absolument pas !
Et pour un point évident : sans original, pas d’adaptation.
D’ailleurs , je ne pense pas que cela soit l’ambition du dessinateur qui, avant tout, cherche une retranscription visuelle à la hauteur de cette oeuvre poignante.

Et La Route de Larcenet possède une identité forte tout en restant fidèle à son modèle.
Prenons les personnages : l’Homme et son fils, deux êtres sans identité et seulement représentés par une forme d’universalisme.
Ils pourraient être n’importe qui !
Et c’est justement ce que l’on retrouve dans l’approche du dessinateur.
Il les représente par cette multitude de couches de vêtements cachant des corps amaigris par la faim.
Ainsi, le décalage entre les corps nus et cette masse informe est terrifiante et symbolise les traumatismes de leur parcours.
Ils ne possèdent plus rien, hormis ce caddie, dernier vestige d’un consumérisme oublié.

Les changements de Manu Larcenet sont surtout d’ordre narratif.
L’un d’entre eux concerne le sort de la mère qui, dans cette version, est résumé par une simple lettre.
En choisissant cette voie, l’auteur concentre son récit sur une temporalité unique et garde le cap sur ce qui l’intéresse vraiment : le voyage d’un Homme et de son fils dans un environnement post apocalyptique. Leur relation s’exprime de façon minimaliste.
Il y a peu d’effusion de sentiments, comme si ce monde les avait aseptisés.
Cependant, l’attachement de ce père pour son fils est bien réel.
Malgré une paranoïa latente, il fera tout pour protéger son enfant des horreurs qui l’entoure et nous impose ce sentiment.
Le jeune garçon reste plus naïf. Il croit encore à l’entraide et, jusqu’au dernier moment, il garde confiance.
Peut être à tort. Tout dépend de nos propres interprétations.

Un voile de cendre omniprésent

Manu Larcenet a largement prouvé son aptitude dans la mise en scène d’atmosphères sombres et désespérées.
Si Blast et le Rapport Brodeck sont moins surréalistes, ils n’en sont pas moins intenses.

D’ailleurs, je pense que La Route a, au final, un univers plus facilement transposable que celui de Phillipe Claudel.
Le survival post-apocalyptique a des marqueurs très forts, largement exploités par la culture geek dans son ensemble.
De Mad Max à Walking dead, on a été abreuvé de visuels dont il est difficile de faire l’impasse.
Et d’une certaine façon, La Route de Manu Larcenet en est une nouvelle itération.
Mais quelle itération !
Derrière un rythme lent et pesant se cache une ambiance générale étouffante.
Les nuages sont d’une noirceur d’encre, le ciel est empli de cendres et les décors ne sont plus que les restes d’une société disparue.
De cette civilisation, il ne reste plus rien et même la nature semble avoir été brisée.
Il n’y a quasiment plus aucune trace d’animaux.
Même l’humanité n’est plus qu’un relent d’elle-même.
À côté des derniers survivants, on trouve des groupes de cannibales traînant derrière eux leur « garde-manger ».
Si, je ne suis pas forcément convaincu par leurs aspects visuels, trop connotés Mad Max pour moi, leurs apparitions sonnent comme des visions cauchemardesques assouvissant les pires vices.
Plus on avance dans le voyage, plus l’auteur nous enfonce dans l’ignominie la plus profonde.

Ainsi, on comprend mieux la paranoïa de l’Homme.
Comment peut-on avoir confiance dans l’humanité quand on la voit commettre de telles horreurs ?

Un graphisme surpuissant

Une horde terrifiante

A chaque nouvelle bande dessinée de Manu Larcenet, la question se pose : pourra-t-il faire mieux ?
On se l’est demandé avec Le combat ordinaire, Blast, Le rapport Brodeck et même de Thérapie de groupe.
Je pense que la réponse est claire. Il repousse à chaque fois les limites de ce qui semble possible, nous éclaboussant de son talent.
Et, je suis persuadé qu’il fera, un jour, encore mieux que La Route.

Car, en définitive, on ne peut pas vraiment parler de progression technique mais plutôt d’une vision nouvelle.
Avec La Route, Manu Larcenet semble pousser l’expérimentation en modulant son trait pour qu’il s’approche le plus possible, non pas de l’oeuvre en tant que telle, mais de la sensation que l’on a eue en lisant le roman de Cormac McCarthy la première fois.
On trouve un trait moins strict en terme d’ombrage et de lumière, laissant la place à une couleur, certes terne, mais qui rend caduque la version noir et blanc.
Les passages en rouge exprimant un danger sont d’ailleurs le meilleur exemple de son exploitation en terme de narration.

Larcenet accorde une grande importance à la matière ainsi qu’à la gestion de son espace.
Les plis des vêtements montrent une élégance rappelant par moment l’art déco de Mucha.
A l’opposé, les arbres, les roches ont un aspect brut, presque torturé.
Certaines cases sont de véritables tableaux reprenant l’esthétique de natures mortes.
La richesse graphique est impressionnante et donne envie de passer des heures à analyser la moindre cases.

Au fond, ma seule crainte venait de comment Larcenet allait pouvoir retranscrire le côté incisif de l’écriture de Cormac McCarthy.
Pour reproduire cet effet, il use de multiples cases décrivant avec brièveté, une scène, un simple décor qui cache des images brutes comme de simples flashs, pour certains saisissant d’ignominie.
La multiplicité de ces cases, souvent sans dialogue, crée cette tonalité étouffante qui nous prend littéralement aux tripes.

Au final, la lecture de l’oeuvre originale m’avait préparé à cette vision horrifique sans pour autant imaginer la maestria de cette adaptation.

En résumé

La Route de Manu Larcenet est une adaptation magistrale du chef d'oeuvre de Cormac MacCarthy. 

D'une puissance graphique sans commune mesure, la Route marque les esprits autant par l'âpreté de son atmosphère que par son pessimisme latent.
Pourtant, et malgré une certaine froideur des sentiments, on reste attaché à la tragédie qui touche cet homme et son fils, cherchant à survivre dans un monde dévasté.
Si ce n'est pas forcément une claque aussi puissante que le roman, cela reste une adaptation fidèle et d'une rare beauté.

La Route laisse un goût amer dans la bouche, tout en donnant un magnifique écrin à l'oeuvre originale de Cormac McCarthy.

Pour lire nos chroniques sur Daybreak et Ils sont venus du froid

Pour lire notre chronique de La Route de Cormac McCarthy

Bulles Carrées

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Aller au contenu principal