Ce n’est qu’onze ans après sa parution que je découvre En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut. Cette histoire de l’amour fou de deux parents, sous le regard de leur fils, a pourtant été adapté au cinéma par Régis Roinsard et en BD par Ingrid Chabbert. Il était donc temps de se lancer dans cette danse effrénée sur les notes de Nina Simone !


Danser la vie
Etre le fils de ces deux-là semble un rêve éveillé.
C’est en tout cas ce que l’on pourrait penser au premier abord quand on commence En attendant Bojangles.
Le père est fantasque, la mère pleine de fantaisie, le couple soudé par l’amour qu’ils éprouvent l’un pour l’autre et par leur passion de la fête, de la danse et de la musique. Le fils, au coeur de cette vie pleine de surprises et de rebondissements, ne souffre pas de l’ennui que pourraient ressentir ses petits camarades de classe. Il vit au jour le jour, ou plutôt à la nuit la nuit, au gré des improvisations de ses deux parents (et du prénom choisi par le père quotidiennement pour sa femme).
– Pauline, où sont mes espadrilles ?
Et Maman répondait :
– À la poubelle, Georges ! C’est encore là qu’elles vous vont le mieux !
Et Maman lui lançait :
– Georges, n’oubliez pas votre bêtise, on en a toujours besoin !
Et mon père répondait :
-Ne vous en faites pas, Hortense, j’ai toujours un double sur moi !
On pense évidemment à l’Ecume des jours de Boris Vian pour ces personnages un peu fous, de cette folie qui contamine le langage et la vie, pour la rendre plus belle.
Car, en effet, si la vie est tourbillonnante pour ces trois-là et pour leur entourage d’amis, c’est surtout pour masquer une réalité beaucoup plus triste : la mère du narrateur souffre d’une grave dépression et son mari doit lutter pour lui permettre de rester parmi eux.
Elle avait réussi à donner un sens à ma vie en la transformant en un bordel perpétuel. Sa trajectoire était claire, elle avait mille directions, des millions d’horizons, mon rôle consistait à faire suivre l’intendance en cadence, à lui donner les moyens de vivre ses démences et de ne se préoccuper de rien.
L’amour fou qu’ils partagent est aussi une folie avec laquelle il faut apprendre à vivre. Une folie qui détruit petit à petit et qui plonge la mère dans une tristesse profonde et solitaire.
Comment vivre dans une fête perpétuelle ? Comment cela pourrait-il bien se terminer ?
Brûler les planches
En attendant Bojangles est un roman qui divise et qui fait naitre des émotions complexes et contradictoires.
En effet, si l’histoire d’amour du couple est magique, faite de musique, de nouveautés et de couleurs vives, si le regard que pose le fils sur ces deux adultes qui aiment les jeux de mots et la fantaisie par dessus tout est touchant, il n’en reste pas moins qu’on peut s’interroger sur la famille qu’ils forment et dont le petit semble parfois n’être qu’une pièce rapportée.
Evidemment, son enfance est merveilleuse, pleine de voyages et de fêtes, bien loin du quotidien gris des autres enfants, mais la course à pleine vitesse dans laquelle les deux parents se sont lancés depuis leur rencontre pourrait s’avérer fatale pour leur fils.
Il n’en reste pas moins que cette histoire d’amour permet à ce duo virevoltant d’entrer dans le panthéon des couples mythiques, sous les yeux émerveillés de leur garçon.
Jamais je ne les avais vus danser comme ça, ça ressemblait à une première danse, à une dernière aussi. C’était une prière de mouvements, c’était le début et la fin en même temps. Ils dansaient à en perdre le souffle, tandis que moi je retenais le mien pour ne rien rater, ne rien oublier et me souvenir de tous ces gestes fous. Ils avaient mis toute leur vie dans cette danse, et ça, la foule l’avait très bien compris, alors les gens applaudissaient comme jamais, parce que pour des étrangers ils dansaient aussi bien qu’eux. C’est sous un tonnerre d’applaudissements qu’ils saluèrent la foule, les applaudissements résonnaient dans toute la vallée rien que pour mes parents, et moi j’avais recommencé à respirer, j’étais heureux pour eux, et épuisé comme eux.
Au final, ce qui emporte par dessus tout c’est l’écriture d’Olivier Bourdeaut. A travers le narrateur enfant, mais aussi le récit du père, chaque dialogue, chaque parole des parents est un bon mot, un poème ou un aphorisme philosophique.
Mais enfin ! Dans quel monde vivons-nous ? On ne vend pas les fleurs, les fleurs c’est joli et c’est gratuit, il suffit de se pencher pour les ramasser. Les fleurs c’est la vie, et à ce que je sache on ne vend pas la vie !
On vibre avec les danseurs, on rêve avec cet enfant qui vit au pays des merveilles les mille et une nuits. Et l’on frissonne quand la folie prend le dessus sur le bonheur.
Car les promesses les plus belles sont souvent les plus douloureuses à tenir.
Pourquoi lire En attendant Bojangles ?
Combien de temps l'amour fou peut-il le rester sans sombrer ? Jusqu'où la folie peut-elle aller sans être rattrapée par la réalité ? Ce sont les questions que pose ce roman feu d'artifice d'Olivier Bourdeaut. En attendant Bojangles est un hymne à l'amour et à la fantaisie mais aussi à l'imagination et au rêve. Du rire aux larmes, de la folie douce à celle qui détruit, la lecture de ce récit m'aura fait franchir de nombreuses portes et vibrer d'émotions douces-amères. Une écriture virevoltante et émouvante, portée par le regard d'un enfant sur un couple d'amoureux fous.


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