Krypton est une planète technologiquement avancée mais socialement inégale.
La ligue des scientifiques impose ses directives aux travailleur.ses qu’elle méprise.
Pourtant, en tant que mineurs, Jor El fait une découverte majeure : Krypton se meurt !
Des années plus tard, sur Terre, un jeune homme vient en aide à des mineurs brésiliens.
Il arbore un S sur sa poitrine et possède d’immenses pouvoirs mais Lazarus, une firme industrielle détenue par le puissant Ras’Al Ghul, compte mettre un terme à ses actions.



Le label Absolute

Conscients que leurs longues histoires sont un frein à un renouvellement de lectorat, les Big Two proposent régulièrement de nouvelles portes d’entrées.
Marvel en est assez friand, multipliant les créations d’univers parallèles allant de 2099 à la game Ultimate. De son côté, Dc comics préfère les remises à 0 alors que le concept de multiverse est ancré dans son ADN.
Le label Absolute a été créé avec le même état d’esprit. À ceci près que cet univers garde des liens, pour le moment distants, avec la continuité.
L’idée est simple : redéfinir les origines des plus grands super-héros, en les privant d’éléments majeurs à leur construction.
Superman n’a pas été élevé par les Kent, Batman n’est pas milliardaire, Wonder Woman a été enlevée aux amazones ..
La tâche est rude mais le projet est alléchant, tant les possibilités sont infinies.
Est-ce pour autant une réussite ?
Protecteur des opprimés
La face cachée de Krypton

Absolute Superman de Jason Aaron et Rafa Sandoval débute avec cette question.
Et si Kal El avait vécu son enfance sur Krypton, n’arrivant que bien plus tard sur Terre ?
Si l’idée peut paraître simple, elle induit des transformations inédites pour la construction du personnage.
Premier point, l’équipe créative fait envie, notamment au scénario.
J’ai toujours aimé le travail de Jason Aaron. Certains lui reprochent son run sur Avengers mais on ne peut ignorer qu’il est à l’origine de Scalped ou de Thor, god of thunder. Pour ne citer qu’eux !
Et Absolute Superman pourraient bien intégrer sa longue liste de succès !
Jouant avec une double temporalité, Jason Aaron nous présente tout d’abord Krypton, développant un décorum et une hiérarchie jusque là inconnus.
L’architecture de la planète et sa technologie sont avancées mais cachent de profondes inégalités.
En effet, cette société se sépare en deux factions : les scientifiques d’un côté, méprisant les travailleurs, de l’autre.
Plus que dominante, la ligue des scientifiques impose ses directives à une main d’oeuvre dont elle ne se préoccupe guère, épuisant au passage toutes les ressources de la planète.
Ainsi, le S devient la marque des travailleurs ( et non plus celui de l’espoir ), changeant drastiquement sa symbolique.
On sent, à travers les thématiques abordées, une critique acerbe contre ces hommes de pouvoirs mais aussi, une science qui, par volonté de progrès, amène à la destruction.
C’est dans cet environnement que Kal-El passe sa jeunesse, auprès de parents aimants mais opposés à l’ordre établi.
Jor et Lara-El auraient pu être des scientifiques de renoms. Mais Jor-El devient mineur après avoir dénoncé le pillage de ressources de Krypton.
Lanceur d’alerte, le père de Kal-El est habité par un profond esprit de justice, prenant des risques pour le bien global.
Il découvre, lors d’une de ses excavations, une étrange matière verte, dévorant l’intérieur de la planète et cherche à prévenir du danger.
Mais une nouvelle fois, les puissants se montrent particulièrement retors.
À travers ce couple, on découvre, d’une certaine façon, l’écho de Lois et Clark.
On retrouve cette union et cette force intérieure, leur permettant de faire face à l’adversité.
Ainsi, et contrairement aux parents originaux, Jor et Lara mettent leurs talents au service de la communauté.
D’ailleurs, au moment fatidique, on est touché par le désespoir de Jor-El qui, à l’image de Schindler, comprend qu’il ne pourra pas sauver tout le monde.
Ainsi, Kal-El ne peut que reproduire le même schéma parental.
Il rejette les recherches par IA, en dépit des réprimandes de ses professeurs, pour faire ses propres recherches.
D’ailleurs, au vu de cette éducation, le drame et la séparation ont un tout autre impact sur le jeune garçon.
Ceci explique, d’une certaine façon, que l’on retrouve sur Terre un adolescent sombre, retranché sur lui-même, ayant eu confiance en son prochain.
Face aux puissants

En parallèle de son enfance kryptionienne, on suit les premiers pas de cet Absolute Superman sur Terre.
Et si Krypton est diffèrent, il en est de même pour notre planète.
Kal-El est âgé d’une vingtaine d’années, plus solitaire et sombre que jamais. Agissant incognito, il reste néanmoins le protecteur des opprimés face à Lazarus, un conglomérat industriel surpuissant dont on découvrira assez logiquement le dirigeant au tome 2 : Ras’Al Ghul.
Assez logiquement, le Superman de Jason Aaron se met du côté des mineurs sans pour autant s’intégrer à eux. Cette méfiance est attaché à un élément fondateur, révélée lors du second volume et expliquant ses rapports avec la famille Kent.
Dépassant largement le cadre du super-héros américain, le scénariste lui donne une patine sociale et universaliste, s’opposant aux dégradations capitalistes de notre époque.
Jusque là, Superman était un symbole d’intégration. Au final, c’est un immigré qui a appris à vivre dans un monde qui l’a accueilli.
Dans l’univers absolute, le super héros renonce à cette humanité. Clark Kent n’existe pas ! Il est et reste un kryptonnien, échoué dans un monde qu’il ne connait pas.
Et sur cette planète, il est pourchassé comme n’importe quel immigré.
Cette vision fataliste est une mise en garde, non pas pour l’Amérique trumpiste mais pour le monde entier.
Dans ce monde perclus d’injustice, Superman n’est plus un symbole d’espoir. Il est celui du combat qu’il a abandonné depuis longtemps : celui des inégalités.
Pour Jason Aaron, Superman ne peut, et ne doit pas, ignorer la situation des plus faibles.
Il doit agir et vivre aux côtés d’eux , et non au-dessus.
Même si pour cela, il doit se mettre sur le chemin des puissants.
À la lecture du second volume, je me suis demandé pourquoi Jason Aaron a privilégié, comme Némésis, un personnage habituellement lié à l’univers Batman, plutôt que Lex Luthor qui reste, pour le moment, aux abonnés absents.
Pourtant, la raison est évidente. Ras’Al Ghul devient un écho très actuel de l’obsession des ultra-riches pour l’immortalité, prêt à survivre à ce monde qu’ils exploitent à outrance.
Et pour cela, tous les moyens sont bons. Les Peacemakers forment une police armée et surpuissante et Brainiac représente une science cruelle et machiavélique au service du pouvoir.
Cette dictature capitalise amène forcément à une réaction.
Les Omega Men sont la réponse aux dérives de ce monde
Ainsi, les super-héros ont laissé la place à des factions résistantes et surarmées, prête à user de cette violence pour combattre l’oppresseur.
Mais, le scénariste se montre très critique vis à vis des modes d’action de cette résistance.
On notera que Jason Aaron réserve quelques belles surprises, jouant astucieusement avec nos attendes et les variations de ce nouvel univers.
Des alliés récurrents

Si Jason Aaron se montre original dans le choix des adversaires, on retrouve un Support Cast plus classique.
Sur le premier volume, on découvre Lois Lane, travaillant pour Lazarus alors que Jimmy Olsen fait ses armes auprès des Omega Men. Mais, le second volume crée déjà un duo ramenant inévitablement Lois vers son rôle de journaliste et Jimmy vers la photographie.
Pour les Kent, on aurait pu craindre que la promesse ne soit pas tenue mais Jason Aaron réussi habilement à lier la famille de fermiers aux origines de Superman, tout en les rendant cruellement absents de son éducation.
Là où le scénariste se montre vraiment original, c’est dans la relation qu’il crée entre le kryptonien et son ordinateur de bord : Sol.
Ainsi, la cape emblématique du super-héros devient le conseiller, voire le confident d’un enfant qui n’a eu de cesse de se replier sur lui-même.
Sur le second volume , cette relation s’avère sensible et émouvante avec une réécriture des plus symbolique de la forteresse de la solitude.
Du mainstream efficace

Autant la partie scénaristique est ambitieuse, autant la partie graphique peut paraître plus classique.
Rafa Sandoval est un pur dessinateur mainstream, ayant déjà opéré sur de nombreuses séries des Big Two.
Dessinateur espagnol, on retrouve, par certains aspects, le côté pêchu du trait de Carlos Pacheco, sans son sens aiguisé du cadrage.
Sur Absolute Superman, il se montre inventif autant dans sa mise en page que dans ses choix de designs.
À ce niveau, l’architecture de Krypton est assez marquante, tout comme le nouveau design du costume.
On notera que ce dernier, qui tient plus d’une combinaison assistée par IA, opère un changement radical sur la cape iconique du super-héros.
Composée de nanoparticules, elle semble avoir une vie à propre à l’image de la cape de Spawn.
Cela donne de belles représentations graphiques.
Dans l’ensemble, si le style graphique de Rafa Sandoval est moins percutant que celui de ses compères, Hayden Sherman ou Nick Dragotta, il n’en est pas moins efficace.
Détaillé, dynamique et explosif sur les scènes de combat, il se montre à l’aise avec le personnage et son environnement.
Sur le second volume, il est épaulé par Carmine Di Giandomenico.
Son trait plus acéré, renforce l’ambiance torturé du personnage, offrant au passage un Brainiac des plus terrifiants.
De façon paradoxal, son approche apporte un peu plus de nuance à cette atmosphère globale de blockbuster graphique, tout en gardant l’énergie de Rafa Sandoval. Une agréable surprise !
En résumé
Absolute Superman de Jason Aaron et Rafa Sandoval remplit parfaitement son rôle de porte d'entrée à ce nouvel univers de Dc Comics.
En mettant en scène un Superman sans éducation terrienne, ni alter ego, Jason Aaron s'empare de thématiques sociales profondes et percutantes.
Qu'on soit sur Krypton ou sur Terre, le S devient le symbole des opprimés et des travailleurs, subissant les injustices de conglomérats surpuissants.
Par le choix de certains adversaires, le scénariste fustige l'obsession des ultra-riches pour l'immortalité alors qu'ils ne cessent de martyriser le monde pour plus profits.
Le trait de Rafa Sandoval reste classique mais se montre inventif et particulièrement à l'aise lors de scènes d'actions dantesques.
Sur le volume 2, il est épaulé par Carmine Di Giadomenico, proposant une vision de Brainiac terrifiante.
Absolute Superman reste un comics axé action et le tome 2 symbolise assez bien cette surenchère de testosterone, sans pour autant oublier ses personnages. La relation entre Kal-El et son assistant informatique Sol est, d'ailleurs, une des grandes réussites de ce second volume.

