L’enragé (Sorj Chalandon)

Bandit !
Voyou !
Voleur !


Chenapan !C’est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l’enfant


C’est sous la plume du poète Jacques Prévert que je découvre cette révolte étouffée des 56 gamins de la colonie pénitentiaire pour mineurs de Belle-île-en-Mer. Mais c’est au travers des mots de Sorj Chalandon que prend vie et colère Jules Bonneau, le seul évadé non capturé dans l’Enragé.

Une bête traquée

Avant même la première page, il y a cette dédicace de Jules Vallès qui ouvrait l’Enfant, son roman de 1878, et qui évoque la violence et la tyrannie subies par un gamin.

Le ton est donné. Et un nom aussi : la Teigne.

1932. Dans le réfectoire silencieux, on n’entend que le bruit des bouches. Les enfants (ou plutôt les « bandits », comme les surnomme le surveillant-chef Chautemps) mangent les uns derrière les autres sans parler.

– Regarde ton assiette !

Une gamelle en fer blanc.

En Mayenne, nos porcs bouffaient dans le même métal. Je le défie. Mauvais sourire.

– Mon auge, tu veux dire.

Sans un mot, le surveillant saisit le broc cabossé posé devant moi et me le jette au visage. Une gifle de métal. Le pichet heurte ma pommette. Je suis trempé. Et maintenant, il est là Chautemps, grand ballot bras ballants, ne sachant plus quoi faire.

Lorsque le chef m’ a demandé de baisser les yeux, j’ai saisi ma fourchette, une dent manquante, trois aiguisées. Faire mal. Le gardien a vu mon geste.

– Regarde ton assiette !

Les phrases aussi sont aiguisées, les mots tranchants. Pour dire la violence, l’humiliation, la haine.

Pendant 419 pages, vous serez Jules, dit « la Teigne », son nom de guerre. Un gamin abandonné par sa mère, au père absent, aux grands parents qui lui ont fermé leur porte. A 13 ans, il se retrouve enfermé dans ce bagne pour enfants de Belle-Ile. Une prison où la violence physique et psychologique est quotidienne. Et où seule la rage permet de survivre.

1934. 56 enfants se révoltent et tentent de s’échapper. Et c’est alors que commence la chasse à l’enfant.

Ce roman raconte l’histoire de celui qui a réussi à échapper à la traque et à trouver un semblant de vie auprès de Ronan et Sophie, un pécheur et sa femme infirmière.

Mais peut-on échapper à la violence quand elle a façonné toute votre existence ?

Pour chasser l’enfant pas besoin de permis

Sorj Chalandon est un écrivain du réel. Journaliste, il participe à la création du journal Libération et est actuellement membre de la rédaction du Canard Enchainé.

Déjà auteur de nombreux romans, dont certains inspirés de son enfance tel que Profession du père, il découvre dans les années 70 cette incroyable histoire des évadés du bagne de Belle-Ile et imagine un rescapé dans lequel il se projette.

L’Enragé est un roman dans lequel la rage, la colère, l’amour et la tristesse sont à pleine puissance. Comme Jacques Prévert, présent ce jour de 1934, il est choqué par la violence de cette vie de bagnards et l’espoir qui les animent. Par l’engagement bien pensant des citoyens de l’ile aussi qui participèrent à la traque des évadés contre 20 francs.

C’est peu de dire que l’écriture de Sorj Chalandon est puissante. Son récit nous plonge d’abord dans l’horreur du quotidien du centre pénitentiaire, puis dans la peur d’être capturé. Enfin, dans la méfiance vis-à-vis de ceux qui le protègent et essayeront de l’aimer comme ils peuvent.

Car l’histoire de Jules, de son évasion à sa nouvelle vie, pose question : peut-on faire confiance quand on a été brisé ainsi ? Peut-on vivre dans la société des hommes après ça ?

J’ai caché mon visage entre les mains. Mes jambes battaient sous la table. Je courais dans la lande, barre de fer levée à deux mains. J’enfonçais les crânes. J’écrasais la gueule du Rosse à coups de talons. J’égorgeais les soeurs à pleines dents. Je sauvais mon ami. Je le portais dans mes bras jusqu’à Sauzon, au port, à la Sainte Sophie.

Une fois encore, Sorj Chalandon interroge ce qui fait notre humanité, nos parts d’ombre et de lumière, avec des personnages qu’on aimerait rencontrer comme Ronan ou Sophie.

Pourquoi lire l’Enragé ?

Il faut lire Sorj Chalandon pour regarder l'humanité dans les yeux. Celle qui a enfermé des enfants et les a détruits, celle qui les a poursuivis dans les rues et les chemins contre 20 francs. Celle aussi qui a su poser un regard sur la Teigne et y voir un enfant, celle qui a chanté qu'il méritait l'amitié et l'amour. L'Enragé est un roman qu'on lit le souffle coupé mais dont on ressort plus humain.

Prix et récompenses

  • Palmarès du meilleur livre de l’année – magazine lire – 2025

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Mots Tordus

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