Dans la forêt (Jean Hegland)

Alors que paraissait en début d’année Le Temps d’après, suite du célèbre roman Dans la forêt de Jean Hegland de 1996, il était temps pour moi de découvrir le début de cette aventure familiale post-effondrement. Un récit d’apprentissage sauvage et sensible.

Nell et Eva

C’est Noël. Nell entame l’écriture de son cahier dans lequel elle a décidé de raconter leur vie actuelle. Leur vie après l’effondrement.

Le déficit du gouvernement avait fait boule de neige pendant plus d’un quart de siècle .
Nous connaissions une crise du pétrole depuis au moins deux générations.
Il y avait des trous dans la couche d’ozone ,
nos forêts disparaissaient,
nos terres arables exigeaient de plus en plus d’engrais et de pesticides pour produire moins de nourriture — mais plus toxique.
Il y avait un taux de chômage effroyable,
un système d’aide sociale surchargé,
et les gens dans les quartiers déshérités bouillaient de frustration, de rage , de désespoir.
Des écoliers se tiraient dessus pendant la récréation.
Des adolescents battaient des automobilistes sur les autoroutes.
Des adultes ouvraient le feu sur des étrangers dans les fast-foods.

Mais, ces choses-là existaient depuis si longtemps qu’elles paraissaient presque normales…

Nell vit avec sa soeur Eva, passionnée de danse. Leur mère est morte d’un cancer. Leur père vit désormais seul avec elles dans une maison construite de ses mains, au coeur de la forêt.

Les ressources en électricité et en essence se font de plus en plus rares. La société de consommation est en bout de course. Mais leur père a créé un potager, un système de récupération d’eau de pluie. Il a entassé des objets qui, pense-t-il, pourront un jour leur servir. Car il s’agit désormais de survivre.

Au départ, les deux ados pensent que tout va revenir à la normale. Elles souffrent de la solitude et de ne pas vivre des expériences que toute adolescente aimerait vivre, l’amitié et l’amour en premier lieu.

Puis leur père décède. Elles se retrouvent seules : elles vont devoir apprendre à suivre les saisons et à se restreindre. Mais quels sacrifices sont-elles prêtes à faire pour survivre ? A quel point sont-elles prêtes à abandonner leur ancienne vie ?

Apprendre à grandir autrement

Dans la forêt est un roman dont la lecture ne laisse pas indifférent.

La narration, sous forme de journal, par la voix de Nell, est plein de ses émotions, de ses sentiments et de ses désirs. Car, ne l’oublions pas, c’est une adolescente. Le rapport au corps et à la sensualité est puissant, la tension palpable dans les moments de conflits comme dans ceux de joie et de tendresse.

Les descriptions de nature, d’insectes ou même de plantes rendent sensibles chaque détail et mêlent réalité et rêverie. Dans ce nouveau monde, au coeur de la forêt, la vie et la mort sont liées, naturellement.

J’ai imaginé le visage de mon père boursouflé, s’affaissant sous son poids de terre. J’ai imaginé les asticots qui grouillaient, les liquides épais, la putréfaction. Et pourtant, mes visions ne contenaient aucune horreur. Et après ? ai-je pensé. Nous chions quand nous sommes en vie, et nous pourrissons quand nous sommes morts. C’est la nature. C’est notre nature.
Délicieusement baignée par le soleil de ce début d’été, je me suis assoupie, j’ai rêvé à nouveau, j’ai senti dans les rayons sur ma tête le poids et la chaleur de la main de mon père. Je me suis rappelée comment, quand j’étais petite, il entrait dans ma chambre à l’heure du coucher, comment il s’asseyait sur mon lit pour me raconter une blague et bavarder un moment avant de se pencher pour m’embrasser, pour dire, « Fais de beaux rêves, Pumpkin », et me laisser ensuite bien au chaud et en sécurité dans la nuit bienveillante.
Il m’est alors venu à l’esprit que je pouvais trouver le réconfort dans le deuil de mon père et de ma mère, puisque le mystère de la mort les avait déjà étreints. Quoiqu’il arrive quand une personne meurt, ça leur était arrivé. Ils étaient partis devant, ils avaient montré le chemin, et à cause de ça, la mort semblait un peu plus confortable, un peu plus tranquille, un peu moins terrifiante. parce que mes parents étaient déjà là – dans la mort -, j’ai compris que je pouvais me permettre de profiter de la lumière du soleil aussi longtemps que possible. Assise près de la tombe de mon père, j’étais heureuse – et fière – d’être en vie.

Dans la forêt est un roman bouleversant, au rythme alternant lenteur et accélérations, joies et inquiétudes. Ecouter Jean Hegland parler de son récit est également fascinant. Elle nous encourage à faire confiance à la Nature, à apprendre d’elle, en toute humilité, inventant au passage le concept de forêt-refuge.

Récit initiatique tout autant que fable écologique, Dans la forêt est à mettre entre toutes les mains.

Pourquoi lire Dans la forêt ?

Dans la forêt de Jean Hegland est une lecture totem, tant du point de vue de son écriture vibrante et sensible que de la réflexion écologique et philosophique qui s'en dégage. Ecrit en 1996, le roman conserve une intensité intacte, presque 30 ans après. En suivant le parcours de Nell et Eva, à la croisée des chemins, on sent vibrer leurs passions, leur force et leur envie de vivre. 

A lire absolument !

Lire nos chroniques :

Laisser un commentaire

Retour en haut