Mots Tordus et Bulles Carrées

Frontier (Guillaume Singelin)

Alors que Ji-Soo finalise le projet « Indy », un satellite d’exploration révolutionnaire, sa boîte est rachetée par Energy Solution, une entreprise capitaliste bien loin des préoccupations écologiques de la scientifique.
Cette dernière se retrouve ainsi ballotée jusqu’à la plateforme spatiale « Rock Breaker » où elle fera la rencontre d’Alex, un homme de l’espace qui n’a jamais mis un pied sur la terre ferme.

Vers l’infini et au delà

Un univers riche et cohérent

Les différentes « castes » de Frontier

Ce qui frappe d’emblée lorsqu’on ouvre les pages du Frontier de Guillaume Singelin, c’est la minutie qu’il a apportée à son univers.

L’introduction du récit se passe brièvement sur Terre et nous présente Ji-Soo, une scientifique aux revendications bien affirmées.
Alors qu’elle travaille sur un programme d’exploration scientifique, sa firme est rachetée par un conglomérat dont elle réprouve les objectifs.
Bloquée par son contrat, elle compte bien être « un caillou dans la chaussure de son employeur » mais ce dernier se lasse et l’envoie aux confins de l’espace.

Tout est presque résumé dans cette introduction.
La science est partout mais celle qui tente de trouver des solutions aux problèmes de l’humanité se retrouve sous l’étau de groupes puissants qui ne recherchent qu’une chose : le profit.
Le progrès , ils ne le financent qu’à partir du moment où ils y voient un intérêt.
Et pour cela, plus rien ne compte : déontologie, bien être humain ou animal, tout ceci ne les regarde pas.
À partir du moment où un contrat a été signé et que des dettes ont été engagées, l’être humain n’a d’autre choix que de servir et rembourser l’entreprise.

De ce point de vue, la station « Rock Breaker » est une sorte de microcosme à elle tout seul.
Lorsque Ji-Soo fait la connaissance d’Alex, elle découvre un pur produit de l’espace.
L’homme a passé toute sa vie dans la station à servir les intérêts d’Energy Solution au détriment de sa sécurité.
Cependant, on ne peut pas dire qu’il déteste sa vie.
Il ne connait rien d’autre.
Mais une étincelle, symbolisée par un petit singe de laboratoire, va complètement bouleverser cet état de fait.

Avec Frontier, Guillaume Singelin porte son intérêt avant tout sur les êtres humains.
Ainsi, il se concentre sur Ji-Soo, Alex puis Camina, dignes représentants d’un monde qui lutte pour le changement.
Alors que Ji-Soo découvre l’espace, Alex va fouler pour la première fois la terre ferme.
Quant à Camina, elle passe de mercenaire à protectrice indépendante.

Dans chacune de ces tâches, ils vont connaître des joies, des douleurs, des victoires mais aussi des échecs.

Une vision de l’humanité entre optimisme et fatalité

Des sorties spatiales rudes et dangereuses

À l’image du Planètes de Makoto Yukimura, Frontier décrit l’impact dévastateur de l’Homme sur l’environnement terrestre mais aussi spatial.

Cependant, le ton qu’opte Guillaume Singelin sur Frontier est empli d’une douceur teintée de mélancolie, de contemplation et de poésie.
À plusieurs reprises, il met en scène de simples moments de vies, par l’enchaînement de cases sans bulles, d’une efficacité rare.
On se laisse prendre par le rythme aérien de leurs vies qui, soudain, se retrouvent percutées par des chamboulements inattendus.
Nous devenons les témoins invisibles de leurs doutes, leurs joies mais aussi leurs colères.

C’est d’ailleurs deux colères qui amène Ji-Soo à revoir la destination qu’elle devait prendre.
Elle agit comme une rebelle mais au final, elle est resté liée au salaire qu’on lui verse.
Alex sera le premier à la mettre au pied du mur.

Au vu de la thématique, on aurait pu attendre un certain défaitisme de la part de son auteur.
Pourtant, si les sujets sont graves, le ton ne l’est pas forcément.
Sans tomber dans l’humour de façade ou la naïveté, Guillaume Singelin essaie de garder espoir en son espèce.
Que ce soit par les actions d’Alex, de Ji-Soo ou de Camina, l’auteur montre que seul l’entraide peut nous permettre de survivre à notre propre auto-destruction.
Ils peuvent avoir des avis divergents mais rien ne doit les empêcher de travailler ensemble pour le bien commun.
La recherche de profit, la vengeance ou la violence n’amènent qu’à la déshumanisation.

L’art minutieux de Guillaume Singelin

Alex qui expulse sa colère face à la bêtise humaine

Depuis sa collaboration avec Aurélien Ducoudray sur The Grocery, Guillaume Singelin n’a eu de cesse de développer un style unique caractérisé par ces petits personnages vivant dans un décorum minutieux et ultra détaillé.

Ces personnages, aux anatomies minimalistes et aux expressions simplifiées, n’en sont pas moins attachants, bien au contraire.
Par un jeu de proportion subtil mais aussi un habillage réfléchi et détaillé, ces créations prennent immédiatement vie sans jamais tomber dans la répétition stylistique.

Ce qui est encore plus impressionnant, c’est de les voir évoluer dans des environnements où chaque détail est une pièce de plus à la création d’une ambiance de pure science fiction.
Qu’ils soient technologiques ou naturels, Guillaume Singelin apporte un soin à ses arrières plans, tout en évitant d’étouffer sa narration.
Celle-ci ne déborde jamais de ses cases mais peut être explosive quand le besoin s’en fait sentir.

Frontier est une pierre de plus à l’édifice bibliographique de Guillaume Singelin.

En résumé

Après PTSD, Guillaume Singelin est de retour pour un pur récit de science fiction qui alterne les simples moments de vie avec une réflexion sur le futur de l'Homme sur Terre et dans l'espace. 

Emouvant, poétique et optimiste, Frontier démontre que la minutie de son auteur se retrouve autant dans son dessin que dans ses histoires. 

Un coup de coeur doux amer. 

Prix et récompenses

  • N°1 du Top 5 bd franco-belge 2023 MTEBC
  • Prix Coup de coeur – Quai des bulles 2023
  • Prix Lanterneau Bd 2023
  • Eco fauve – Angoulême 2024

Pour lire nos chroniques sur Shangri-La et Bolchoi Arena

Bulles Carrées

2 réflexions sur “Frontier (Guillaume Singelin)”

    1. PTSD est aussi très bien avec un ton, peut être, un peu plus amère.
      Je te conseilles aussi The Grocery où il collabore avec Ducoudray. Le choc entre la brutalité du récit et le dessin de Singelin y fait des étincelles.

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