5 ans après la publication du Pays des autres, Leïla Slimani clôt sa trilogie familiale avec J’emporterai le feu. On y retrouve la troisième génération de la famille Belhaj, entre les années 1980 et 2000, dans un récit tissant Histoire contemporaine, liens familiaux et identité féminine.
« Si votre maison brûlait, qu’emporteriez-vous ?«
2021. « Brouillard mental ». C’est ce dont souffre Mia Daoud, l’écrivaine qui n’écrit plus, qui perd ses mots et ses souvenirs.
Dans le cabinet du médecin, celui-ci lui conseille de trouver sa madeleine de Proust. L’émotion qui en surgira lui permettra de les retrouver.
Nous voilà donc de retour au Maroc, dans les années 80.
Mehdi, le père de Mia, est un banquier respecté, à l’entreprise florissante. Sa femme, Aïcha, est un médecin gynécologue reconnu à Rabat. Leurs filles Mia et Inès grandissent dans une éducation à l’européenne mais assez isolées dans ce pays en mutation, aux prises entre la modernité et les traditions patriarcales pesantes.
Il n’est pas toujours facile de se construire et d’y grandir en tant que femme, d’autant plus avec un père mystérieux qui offre plus de livres que de conseils. Mia se cherche, elle découvre qu’elle aime les femmes, qu’elle veut devenir écrivain et qu’il faudra pour cela quitter le Maroc pour la France et son lycée prestigieux.
Mais là encore, Mia devra cheminer pour trouver qui elle est vraiment.
À quoi cela aura servi de tenter de savoir où était ma place, quel était mon pays quand je ne savais même pas qui j’étais ? Qu’est-ce que ça veut dire l’identité quand on a perdu la mémoire ? Pas celle des peuples, non, celle-là m’importe peu, mais les histoires que me racontait ma grand-mère, les fables qu’inventait mon père, ces intimes « il était une fois » qui me constituent et dont je couvre les murs. Quand on me demande d’où je viens, je ne sais jamais quoi dire, comme les balbutiements d’un bègue qui tenterait de prononcer un mot et qui, épuisé, finirait par renoncer. Mon père, « the great pretender », aimait se faire passer pour ce qu’il n’était pas et comme lui je suis devenue mon propre faussaire, mauvaise copie d’un tableau de maître, faux billet qui ne vaut rien, sauf pour les naïfs qui méritent d’être volés.
Trouver sa place
Si l’on suit particulièrement le parcours de Mia, les autres membres de la famille ne sont pas oubliés.
Les grands-parents, Mathilde et Amine, vont même voyager jusqu’à New York pour retrouver leur fils Selim, devenu photographe. On suit également la chute de Mehdi, accusé par le régime marocain et emprisonné pour ses idées progressistes.
En parallèle, se déroulent les grands événements de la seconde moitié du XXe siècle : la chute du mur de Berlin, la coupe du monde de football de 1998, le 11 septembre 2001, la guerre en Irak…
La fresque dessinée par Leïla Slimani tisse toujours les fils de la grande et de la petite histoire avec l’intime et la quête de soi. Et c’est sans doute ce qui fait de ce dernier tome l’un des plus touchants. Les questionnements, les tâtonnements, les doutes et les réussites de Mia se voilent souvent de mélancolie et de solitude mais ils révèlent ce sentiment si diffus de n’être personne nulle part et en même temps d’être la somme de toutes les personnalités de sa famille, depuis 3 générations. Mais surtout d’être libre d’être qui elle veut.
Ne garde pas de force pour le retour et nage aussi loin que tu peux.(…) Ma fille, tu devras penser comme une femme en cavale, car c’est la nostalgie, toujours, qui perd les criminels en fuite. Un anniversaire, un enterrement ou juste le mal du pays. La nostalgie les fait revenir et ils s’en mordent les doigts. Il faudrait, non pas retourner à Ithaque, mais te trouver un île comme celle des Lotophages, une île pour oublier de revenir, pour ne pas en éprouver l’envie. (…) Ces histoires de racines, ce n’est rien d’autre qu’une manière de te clouer au sol, alors peu importent le passé, la maison, les objets, les souvenirs. Allume un grand incendie et emporte le feu. Je ne te dis pas au revoir, ma chérie, je te dis adieu. Je te pousse de la falaise, je lâche la corde et je te regarde nager. Mon amour, ne transige pas avec la liberté, méfie-toi de la chaleur de ta propre maison.
On ressort de cette lecture avec un petit feu qui brûle et que l’on aimerait entretenir. Ce feu qui couve depuis le premier tome et que Mia entretient par son écriture. Celui de sa famille mais aussi des amis et rencontres qui l’ont portée.
Pourquoi lire J’emporterai le feu ?
J'emporterai le feu est un récit qui explore la quête d'une individualité libre et forte, tant par son héritage familial que par ses oppositions et ses affirmations. On aura aimé vivre avec tous ces personnages de la famille Belhaj-Daoud, au coeur d'un Maroc en mutation mais aussi d'une France d'exil volontaire. En tissant la mémoire et la fable familiales, l'individualité et la liberté, Leïla Slimani affirme le droit à la pluralité, au doute et à la contradiction, corps et âme.


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