Alors qu’il s’apprête à rejoindre le tournage de son dernier film, La femme dans la Lune, Fritz Lang tombe nez à nez avec l’Inspektor Lohmann.
Loin d’être une rencontre fortuite, le policier tend un dossier au célèbre réalisateur, lui promettant un possible sujet pour un prochain film.
Intrigué, Fritz Lang y jette un coup d’oeil et découvre les photographies de deux enfants assassinés sauvagement.
Le meurtrier sobrement renommé » le vampire de Dusseldorf « va sévir pendant quelque temps avant d’être arrêté par la police allemande.
Ces crimes inspireront un des chefs d’oeuvre de 7eme art : M le maudit !
Quand la réalité sert de modèle à la fiction
Dans l’antre du cinéma

Krimi de Thibault Vermot et Alex W. Inker est une oeuvre ambitieuse autant sur le fond que sur la forme.
Les auteurs y racontent, de façon fictionnée, la conception du chef d’oeuvre de Fritz Lang : M le maudit.
Mais avant le film, il y a un réalisateur.
Fritz Lang est complexe, génie du cinéma allemand et homme aux multiples zones de flou.
Ainsi, le récit joue avec une des particularités du cinéaste : la perte de son oeil.
À l’image du Joker de Christopher Nolan, les récits sont multiples et participent à la légende autour de l’homme.
D’une certaine manière, il caractérise à sa manière cette bourgeoisie allemande, trouble et imbue d’elle-même.
Ainsi, le suicide de sa première femme, Elisabeth, montre dès l’origine une forme de culpabilité, reflètant notamment ses nombreuses tromperies.
Personnellement, je ne connaissais pas grand chose de Fritz Lang. Or, il est toujours intéressant de découvrir ce qui se cache derrière l’artiste.
Mais rapidement, on comprend que loin d’être une simple biographie, Krimi est la fusion entre réalité et fiction.
L’Inspektor Lohmann en est le meilleur exemple. Création de Fritz Lang, apparaissant dans M le maudit mais aussi Docteur Mabuse, l’homme prend vie et devient le catalyseur principal de son inspiration.
La fiction impacte la réalité sans qu’on ne puisse faire la distinction entre l’une et l’autre.
Thibault Vermot abreuve son récit de petites pépites, nous amenant dans les coulisses d’un cinéma d’une autre époque.
Ainsi, nous devenons les témoins privilégiés de la conception d’un film, entre financement obscur, casting d’acteurs et débat sur des décors à double étage pour retrouver l’esprit berlinois.
Une nouvelle fois, le réel s’imbrique dans la fiction et on se régale des multiples références.
Comme pour Dark Glory, nous sentons tout l’amour de Thibault Vermot pour le monde du cinéma.
La violence du monde

M le maudit trouve son inspiration à travers plusieurs figures meurtrières.
Cependant, Thibault Vermot se focalise sur l’une des plus célèbres : Peter Kürten « le vampire de Dusseldorf ».
Ainsi Krimi prend des allures de polar.
Aux côtés de Lohmann, accompagné bien malgré lui de Fritz Lang, on découvre les ruelles sombres et glauques d’une ville en perdition.
De façon crue, on se retrouve avec eux sur des scènes de crimes ensanglantées.
Mais, derrière cette série de meurtres vicieux, le récit (et le film de Fritz Lang) prolonge cette réflexion sur la violence à toute la société.
En effet, la période est trouble. La crise a violemment frappé l’Allemagne et le nazisme en profite pour prendre les rênes du pouvoir.
Ainsi, Peter Kürten avec sa petite moustache si typique, est plus qu’une meurtrier en série. Il est l’image d’une violence de masse qui s’attaque autant aux femmes qu’aux enfants.
À ce niveau, la conclusion de Krimi ne laisse aucun doute planer.
Fritz Lang a beau avoir eu les faveurs de Joseph Goebbels, la tournure des évènements l’oblige à quitter le pays.
L’album se conclut sur deux scènes évoquant, une nouvelle fois, la fiction et la réalité.
La première met en scène Lohmann discutant avec le majordome de Fritz Lang.
Ce dernier, devenu soldat du reich, fait face à un inspecteur amaigri, victime des camps de la mort.
La deuxième met en scène Peter Lore, l’acteur incarnant M, qui retrouve le réalisateur pour une réflexion finale sur l’anormalité des crimes de Peter Kürten.
Ces deux visions de la violence se rejoignent comme pour faire écho à la brutalité de la nature humaine.
Gris intense

Après avoir opté pour une trait noir profond et intense sur Colorado Train, Alex W. Inker retrouve le côté charbonneux de ses premiers récits.
Comme à son habitude, son approche graphique correspond à l’ambiance recherchée par ses auteurs.
Outre le fait que Krimi fasse référence à un des monuments du film noir et blanc, l’intensité de ses gris accentue l’atmosphère poisseuse de cette ville en perdition.
Chaque élément joue un rôle narratif, propageant les multiples réflexions du scénario.
Ainsi, Alex W. Inker développe trois formes graphiques.
La première, et la plus conséquente, nous offre des pages d’un gris oppressant mais, paradoxalement, lumineux.
La seconde, presque minimaliste, met en scène les crimes de Peter Kürten dans une approche, non sans humour noir, évoquant le cinéma muet.
Quant à la troisième, elle rend hommage au travail de Fritz Lang, en se réappropriant certains extraits sous une forme d’expressionnisme saisissant.
Au final, l’ensemble donne un album d’une grande richesse, nous obligeant à prendre notre temps pour en saisir le moindre de ses aspects.
En résumé
Krimi de Thibault Vermot et Alex W. Inker est un récit d'une ambition folle autant sur le fond que sur la forme.
Loin de se contenter de reproduire l'effet "Colorado train", Thibault Vermot écrit un récit faussement biographique d'une partie de la vie de Fritz Lang.
En situant son action à la fin des années 20, dans une Allemagne conquise par la propagande nazie, Thibault Vermot et Alex W. Inker se servent de l'affaire criminelle ayant inspiré M le maudit pour aborder la haine et la violence montantes dans un pays en perdition morale.
Mélange subtil entre faits réels et fictionnés, Krimi développe l'image d'un cinéma (et d'un cinéaste) lié aux évolutions du monde qui l'entoure.
Complexe et bourré de symbolismes et autres références, cet album est d'une beauté hallucinante.
Brumeuse mais lumineuse, cette approche fait autant le lien entre le cinéma de Fritz Lang qu'à une époque d'un gris profond.
Krimi pourra néanmoins paraître froid, ne laissant que de rares moments pour être emporté par son émotion.


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