Journal inquiet d’Istanbul (Ersin Karabulut)

Journal inquiet d’Istanbul est l’autobiographie d’Ersin Karabulut, dessinateur de presse satirique dans la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan.

Les premières années ( chronique à venir )

2007 – 2017

Après un premier volume paru en 2O22, consacré à la jeunesse d’Ersin Karabulut, le second volume du Journal inquiet d’Istanbul explore une plus large partie de sa vie.
On le découvre sur une dizaine d’années, au sein des rédactions de presse satirique dans une Turquie en proie à l’autoritarisme de son dirigeant.

Le dur labeur du dessinateur de presse satirique

Derrière le rire, une organisation drastique à tenir

Ce second tome se divise en deux parties fatalement interconnectées.

La première revient sur le parcours d’Ersin Karabulut en tant que dessinateur de presse.
Le parcours est classique et découle d’une véritable passion pour le média et le dessin.
Il voue d’ailleurs une admiration pour le marché français, louant sa liberté et la considération artistique acquise aux auteurs.
En somme, c’est un rêveur !
C’est avec cet état d’esprit qu’il intègre la rédaction du journal satirique le plus populaire de la Turquie : Penguen.

C’est une époque certes fauchée mais radieuse qui reflète toute l’insouciance du jeune artiste.
Il y fait la rencontre d’auteurs talentueux avec lesquels il nouera une amitié assez forte pour se lancer dans un pari fou : la création de leur propre journal Uykusuz.
Et malgré l’inconscience de cette équipée, c’est un succès.
À travers cette création, on explore la vie d’une rédaction.
De la construction du chemin de fer jusqu’à l’imprimerie, le chemin vers la parution d’un numéro est long. Surtout quand il faut faire face à la nonchalance et l’égo de ses collaborateurs.
Le travail d’équipe n’est pas forcément aisé et, si l’entente semble souder les liens, certaines déceptions pèseront sur le moral d’Ersin.

Car l’auteur ne se fait pas de cadeau. S’il se dépeint comme une personne ouverte, il montre que cette confiance en l’autre confine par moment à la naïveté.
Ersin Karabulut ne cesse de se remettre en question. Autant sur son travail que sur ses propres réflexions, il dévoile une fragilité derrière cette bonhomie de façade.
Le regard est honnête, souvent drôle mais n’enlève rien à la difficulté de certains moments.

Paradoxalement, la presse satirique se vend bien en Turquie, amenant une certaine popularité à Ersin. On le reconnait dans la rue et on n’hésite pas à se prendre en photos avec lui.
Pourtant, il ne faut pas se leurrer. Si dans la Turquie d’Erdogan, les artistes ne sont pas censurés, c’est avant tout par ignorance.
L’auteur explique que les réseaux sociaux n’étaient pas encore omniprésents, donnant une audience limitée à leurs critiques.
Reste que cette tranquillité ne durera pas.
Avec le temps, les premières plaintes tombent et le discours se fait de plus en plus menaçant.

Plaintes et menace de mort deviennent le quotidien récurent des journaux satiriques !

Résistance

Manifester contre l’oppression

La seconde partie revient forcément sur la situation politique en Turquie.
Une chose est flagrante : nous ne connaissons pas grand chose de l’histoire politique turque.

Erdogan se voit comme un réformateur ayant permis le retour en grâce, au moins économiquement, de son pays.
Or, on comprend, à travers ce témoignage, que les prémisses d’un régime autoritaire couvait dès les premières années.
Pour nous en convaincre, Ersin raconte un évènement particulier datant de 2013.
Cette année là, Erdogan annonce qu’il veut construire un énorme complexe commercial en place et lieu du parc Gezi de Taksim.
Contre toute attente, des manifestations éclatent pour empêcher ce projet insensé.
Par cet acte presque anodin, une résistance s’organise montrant son opposition à un autoritarisme de plus en plus insoutenable.

Malheureusement, s’opposer au pouvoir ne se fait pas sans risque. Les armes sont toujours les mêmes : violences policières, arrestations injustifiées, éborgnement par tirs de fumigène et même des morts.
En prime, un homme politique qui attise la haine en divisant son propre peuple.
Le phénomène est commun à de nombreuses sociétés modernes.
Entre progressistes et radicaux, la violence prend le pas sur le dialogue.
Dans cette ambiance de manipulation politique, la presse satirique devient, de fait, un ennemi à abattre.
Et tout semble s’accélérer depuis les attentats contre Charlie Hebdo.
Alors qu’en France, on soutenait la liberté de la presse, en Turquie, on débattait sur le blasphème.
Et quand la presse satirique turque apporte son soutien à l’unanimité à leurs confrères français, il ne faut guère longtemps pour que les extrémistes menacent de mort ces impies .

Si ce changement de ton est traité avec ironie et humour, on ressent une inquiétude montante.
Comme les dessinateurs de Charlie Hebdo, Ersin se voit comme un amuseur et non un rebelle, avouant même n’avoir jamais manifesté avant 2013.
Il évite les conflits et rêve avant tout d’un monde où le « vivre ensemble » est encore possible.
Mais sa lettre ouverte à ses opposants démontre que la fracture est irréversible. Un contradicteur lui répond qu’ils n’ont pas eu les mêmes chances dans la vie. Que celle d’Ersin a été heureuse alors que lui n’a connu que la misère et il conclut :

Moi, je suis malheureux. La vie est très dure.
Alors, je suis désolé de te le dire, mais …
Tant que moi je serai malheureux …
Pas de bonheur pour toi non plus dans ce pays, frangin.
Mets-toi bien cela dans la tête

Terrifiant !

Un dessin « semi-caricatural »

Une grande palette d’expression

Le dessin d’Ersin Karabulut découle directement de cette tradition de la satire.
Entre réalisme et caricature, l’auteur s’amuse avec une galerie de personnages aux expressions toutes plus ou moins exagérées.
Les nez sont crochus, les dents rayent le parquet, il y a une touche de Crumb dans les faciès croqués par le dessinateur.

Et on ne peut pas dire qu’il s’épargne.
Aimant régulièrement se dessiner, Ersin et ses yeux ronds comme des billes symbolisent cet air un peu « niais » face à un monde qu’il découvre, entre fascination, amusement et crainte.
Les couvertures reflètent d’ailleurs assez bien cette idée.
À l’opposé, le portrait d’Erdogan, plus réaliste, se caractérise par une froideur dans le regard, cachant sa haine et sa violence.
D’ailleurs, certaines illustrations ne sont pas sans rappeler les images de propagandes de nombreux dirigeants autoritaires.

La mise en page est fluide et multiplie les gros plans axés sur les personnages, mettant légèrement de côté les décors.
Ceux-ci sont remplacés par une mise en couleur éclatante et assez étonnante pour un dessinateur de presse, habitué au noir et blanc.
Pourtant, on sent une véritable travail sur cette palette graphique, réhaussant admirablement l’ensemble de ses pages.

En résumé

Journal Inquiet d'Istanbul d'Ersin Karabulut est le portrait sincère, ironique et parfois terrible d'un dessinateur de presse satirique au sein d'un régime autoritaire. 

On y découvre un auteur passionné, faisant ses premières armes dans les méandres de rédactions foisonnantes.
À ses cotés se révèle le quotidien d'un journal satirique, de la première idée piquante jusqu'à la parution parfois difficile du numéro.

On assiste aussi à la dérive d'un pouvoir qui pousse les divisions.
Progressistes et radicaux ne communiquent plus et laissent la violence s'exprimer.
Repressions, insultes, menaces de mort deviennent un quotidien insoutenable pour un auteur qui ne cherche, pourtant, qu'à faire rire.
Malheureusement, son rêve d'unité s'effondre devant une fracture de plus en plus béante entre des oppositions inconciliables.

Journal inquiet d'Istanbul porte un certain regard sur un régime autoritaire mais se veut aussi une mise en garde et un appel à la résistance face à toute forme d'obscurantisme.
La satire est un droit qu'il faut défendre.
Si les attentats contre Charlie hebdo nous le remémore tragiquement, le travail d'Ersin Karabulut est une autre piqure de rappel !
Bulles carrées

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