Tout commence avec cette bande d’ados.
Donnie, Michael et Suzy aiment le skate mais beaucoup moins Moe. La petite brute du quartier en fait baver à Donnie, le traitant de « p’tit gros ».
Durham, jeune gamin sans domicile, se joint à eux après avoir tenu tête à leur « ennemi ».
Cependant quand l’école reprend, Moe disparaît de la circulation.
Les ados, d’abord ravis, décident de mener l’enquête sans imaginer réveiller les instincts voraces d’une « créature » tapie dans l’ombre.


Des adolescents face à la violence

A première vue, Colorado Train pourrait être un récit adolescent classique mettant en scène une bande d’amis à la marge, se retrouvant confrontés à une violence qu’ils n’osent imaginer.
Contrairement au roman d’origine qui se passait à la fin de la seconde guerre mondiale, l’adaptation d’Alex W. Inker se déroule dans les années 90 et multiplie les références notamment en proposant des titres de chansons à chaque ouverture de chapitre.
On pense, pêle-mêle, aux Goonies, à Strangers Things mais aussi à certains romans de Stephen King.
Cependant, s’il y a bien une chose qui différencie les ados de Colorado Train à ceux cités plus haut, c’est leur rapport à la violence du réel.
Loin d’être édulcorée, elle fait même partie du quotidien de Donnie, Michael, Suzy et Durham.
Chacun d’entre eux a vécu une histoire difficile, cachant une douleur derrière cette bonhommie de façade.
Ce qui est intéressant dans l’approche d’Alex W. Inker ( et sans doute de celle de Thibault Vermot), c’est qu’il n’y a pas une once de jugement ou de morale.
Pour ces gamins, ce qu’ils vivent fait partie de leur quotidien.
Prenons l’exemple de la drogue avec notamment cette scène où Durham est en pleine crise de manque.
Ses amis n’hésitent pas une seconde à lui venir en aide sans jamais porter aucun jugement.
Ils connaissent les ravages de cette substance, ils ne la valorisent pas pour se rendre cool mais ne ne critiquent pas pour autant ceux qui la consomment.
Cela fait partie de leur monde autant que l’alcool ou la brutalité de Moe.
C’est un peu la même chose à propos de la relation entre Suzy et son père.
On ne sait pas trop jusqu’où est allé le père de Suzy.
A-t-elle été abusée ? Quelques images pourraient nous le faire croire et pour autant Suzy n’en parle jamais. Elle l’évite mais saura faire appel à lui, au moins une dernière fois.
Est-ce pour autant un signe de rédemption pour le père ? L’auteur semble apporter sa réponse.
Colorado Train ou L’impossible rédemption

Petit à petit, l’horreur va prendre un autre aspect.
Dans une scène,Durham cite le Wendigo, cette créature légendaire qui dévore les êtres humains.
Chez le tueur auquel ils vont être confrontés, c’est cette image qu’il faut retenir.
Il y a quelque chose d’inhumain dans ses crimes et malgré ceux qu’ils ont subis, eux mêmes, ils ne peuvent s’attendre à un tel « monstre ».
C’est une horreur inimaginable et qui malgré tout, trouve son explication, aussi glauque soit-elle.
Par certains aspects, on y retrouve l’imagerie de l’ogre : le monstre qui dévore les enfants.
Colorado Train, c’est aussi ça.
Ce polar glauque puise son imagerie dans les contes et les légendes.
Sauf que le monstre est non seulement réel mais, aussi, terriblement humain.
La dernière partie est d’ailleurs la plus choquante de ce point de vue.
Alors que certains cherchent une rédemption, d’autres prennent leur courage à deux mains pour affronter l’innommable. Aucun échappatoire ne semble possible et les scènes s’enchainent sans que le lecteur n’ait le temps de reprendre son souffle.
Et cette fin … Il est assez dur d’en parler sans spoiler mais elle pose de nombreuses questions.
Les interprétations semblent diverses, notamment sur le sort de certains personnages mais elle démontre bien que le récit reste jusqu’à la fin sans concession, ne laissant même aucune place à une forme de morale.
La puissance d’un dessin noir et blanc majestueux

Depuis le début de sa carrière, Alex W. Inker nous habitue aux prouesses graphiques.
On le pensait déjà au top avec son album Un travail comme les autres mais il prouve ici qu’il peut taper encore plus fort.
A l’image de son récit, son trait est lui aussi sans concession : noir de chez noir.
Son dessin charbonneux et viscéral sert l’atmosphère poisseuse voire ténébreuse de son adaptation.
Sa maitrise est quasi sans faille avec des scènes de nuit ou de neige absolument bluffantes.
Si vous aimez autant le noir et blanc que moi, vous vous régalerez.
Pour moi, Colorado Train c’est un peu le Blast d’Alex W. Inker : un chef d’oeuvre graphique qui côtoie les grands maîtres du dessin noir et blanc.
En résumé
Colorado Train d'Alex W. Inker est autant un coup de coeur qu'un coup de poing dans le ventre.
Alex W. Inker tape fort avec cette adaptation du roman de Thibault Vermot, proposant une version sans concession où la réalité côtoie l'horreur.
Si on se doit de mettre en garde les lecteurs plus sensibles, il ne faudrait pas pour autant, empêcher les autres de découvrir sans doute une des meilleurs oeuvres de cette année 2022.
Un roman graphique qui risque de vous couper le souffle autant par ses choix scénaristiques que graphiques.


Prix et récompenses
- Top 1 bd franco-belge – MTEBC – 2022
- Prix coup de coeur – Quai des bulles – 2022