Le polar a toujours été un genre ancré dans la société et porteur d’interrogations de notre temps. Et, en attribuant le Prix Quais du Polar des Bibliothèques 2024 à Shawn A. Cosby pour La Colère, la ville de Lyon ne s’y est pas trompé. Dans son roman, l’auteur américain réunit deux pères dont les fils respectifs viennent d’être assassinés. Deux pères dont les fils étaient mariés l’un à l’autre et parents d’une petite fille. Deux pères, l’un noir, l’autre blanc, qui vont mener l’enquête pour venger la mort de leurs enfants. Ces enfants qu’ils avaient rejetés pour leur homosexualité et dont ils vont vouloir venger l’honneur. Et la vengeance a un goût amer…
Au-delà de la colère
Ike Randolph est noir. C’est un ancien détenu, chef de gang, qui a reconstruit sa vie et dirige une petite entreprise de paysagisme. Il vit avec sa femme Mya à Richmond, en Virginie, dans un Etat peu réputé pour sa tolérance. Il a coupé les ponts violemment avec son fils Isiah lorsque ce dernier lui a annoncé son mariage avec Derek, l’homme de sa vie.
Buddy Lee Jenkins est blanc. Lui aussi a passé pas mal d’années en prison. Il vit désormais seul dans une caravane délabrée, rongé par l’alcool. Mais sa femme l’a quitté pour un homme plus riche, un politique ambitieux. Son fils a définitivement coupé les ponts avec lui, ne supportant plus ses remarques homophobes.
Ces deux hommes, qui n’arrivent pas à passer outre leurs préjugés, n’ont même pas assisté au mariage de leurs fils. Il ne connaissent même pas leur petite-fille Arianna.
Or, le lâche assassinat de leurs garçons, achevés dans la rue d’une balle dans la tête, et l’enquête qui piétine vont les amener à collaborer pour les venger. Et apaiser la culpabilité qui les ronge.
Ike se mit à crier. Un cri qui n’enfla pas dans sa poitrine avant de jaillir de sa bouche, mais qui sortit sans prévenir sous la forme d’un long hurlement sauvage. Le sac de frappe se retrouva secoué de spasmes : Ike avait abandonné la technique pour un instinct purement animal. Ses phalanges en sang laissaient sur le cuir des taches écarlates qui faisaient penser à un test de Rorschach. Des gouttes de sueur dégoulinaient de son front pour tomber dans ses yeux, et des larmes dégoulinaient de ses yeux pour rouler sur ses joues. Des larmes pour son fils. Pour sa femme. Pour cette petite fille qu’ils allaient devoir élever. Pour ce qu’ils étaient et pour ce qu’ils avaient perdu. Et chaque larme lui faisait l’effet d’une lame de rasoir lui lacérant le visage.
Et c’est là que réside la force de ce récit. La Colère (Razorblade tears sous son titre original) est un roman noir, parfois violent et aux scènes d’action intenses. Mais c’est surtout une histoire de pardon et d’amour.
Fureur et sentiments
Shawn A. Cosby est diablement efficace !
Il signe là un roman noir qui nous plonge dans les méandres de l’Amérique profonde, gangrénée par l’homophobie et le racisme. Mais si les deux personnages principaux ne sont pas des tendres et tiennent plutôt de la brute épaisse, même bancals, autant dans leurs paroles que dans leurs actes, on ne tarde pas à voir leurs failles et à découvrir des pères désarmés et en proie à des sentiments qu’ils ont refoulés depuis toujours.
Ike et Buddy Lee sont les produits d’une société où si tu n’es pas blanc et hétéro, la vie va être compliquée.
– Tu réalises à quel point j’ai dû trimer pour m’en sortir « pas mal », comme tu dis. Si le vert des dollars est vraiment la seule couleur qui compte à tes yeux, est-ce que tu serais prêt à changer de place avec moi ?
– Est-ce que je récupère ton pick-up ? Parce que dans ce cas-là, avec plaisir ! s’exclama Buddy Lee avec un petit ricanement.
– Oui, oui, tu récupères le pick-up. Par contre, tu te fais aussi contrôler quatre ou cinq fois par mois, parce qu’il y a pas moyen qu’un négro comme toi puisse se payer une bagnole pareille, pas vrai ? Tu récupères le pick-up mais, dès que tu fous les pieds dans une bijouterie, y a le vigile qui te lâche pas d’une semelle parce qu’il pense que t’es juste là pour préparer un casse. Tu récupères le pick-up, mais toutes les petites vieilles que tu croises s’agrippent à leur sac à main parce qu’elles ont vu sur Fox News que ton seul objectif dans la vie était de les détrousser, voire de les violer. Tu récupères le pick-up, mais tu dois expliquer au cow-boy qui t’arrête que non, non, monsieur l’inspecteur, je vous jure que je ne refuse pas de coopérer. Tu récupères le pick-up mais tu te prends deux balles dans le dos parce que t’as fait la connerie de vouloir sortir ton portable de ta poche. »
Ike jeta un coup d’œil à Buddy Lee et ajouta :
« Alors, tu veux toujours qu’on échange nos places ?
Ainsi, la quête de vengeance des deux pères va se muer en rédemption et les deux hommes que tout semble opposer vont créer un duo détonnant.
Et on ne s’ennuie pas en lisant La Colère ! Les scènes d’action sont ultra cinématographiques et les dialogues ciselés comme des répliques de Tarantino.
Si l’on ajoute à ça la réflexion pas naïve sur l’homophobie et le racisme, car venant de deux hommes biberonnés à ça, on lit leur parcours comme une métamorphose réconciliatrice. Une preuve d’amour post-mortem.
Pourquoi lire La Colère ?
La Colère de Shawn A. Cosby est une photographie sombre et violente de l'Amérique contemporaine, gangrénée d'homophobie et de racisme. A travers la quête de vengeance de deux pères old school et empreints de préjugés qui vont s'unir pour défendre l'honneur de leurs fils, on découvre cependant que la colère peut amener à la rédemption. Le duo d'Ike et Buddy Lee est percutant (au sens propre comme au sens figuré) et leur fureur débordante n'empêche pas la remise en question. Pour que les larmes qui coulent comme des lames de rasoir deviennent des larmes de pardon.


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