Mots Tordus et Bulles Carrées

La neige était sale (Jean-Luc Fromental / Yslaire)

Âgé de tout juste 18 ans, Frank Friedmaier est une petite crapule.
Fils de Lotte, la tenancière du bordel local, le jeune garçon profite des pensionnaires du lieu comme bon lui semble.
De son côté, Sissy, sa jeune voisine, ne tarde pas à tomber sous le charme du ténébreux garçon.
Mais Frank se lasse très vite.
Après avoir commis son premier meurtre, il descend dans l’ignominie la plus impardonnable.

Crime sous occupation

Neige et collaboration

La neige était sale de Jean-Luc Fromental et Yslaire est l’adaptation du roman éponyme de Georges Simenon .
L’oeuvre, écrite en 1948, raconte le parcours d’un jeune malfrat marqué par une brutalité autant physique que psychologique.
Le récit se passe sous occupation ennemie mais fictive, lui conférant ainsi une atmosphère poisseuse et légèrement paranoïaque.

Fidèle à l’oeuvre originale, Jean-Luc Fromental pose le cadre des futurs agissements de Frank.
La ville, constamment enneigée, est lugubre. Les lumières sont sombres et les habitats portent encore les stigmates d’une guerre perdue.
En effet, la ville est sous occupation ennemie.
La surveillance est constante, la police corrompue profite de petits arrangements pendant que la population crève de faim.

Quand on parle d’occupation, l’Histoire nous ramène à une époque bien précise, même si celle-ci n’est jamais nommée dans le roman de Georges Simenon.
L’adaptation de Fromental garde cette idée tout en l’attachant, même si les parties pris graphiques d‘Yslaire poussent inévitablement au jeu des comparaisons.
En effet, les affiches de propagande, la police militaire ou le symbole de la croix sont autant d’éléments rappelant l’imagerie nazie.
Seule cette étoile rose portée par Frank porte à confusion.
Forcément, on pense à ce signe imposé à la population juive par le parti d’Hitler, mais ici il semble avoir une toute autre signification.

Au final, ne pas définir cette époque comme une période passée nous rappelle que le « mal » est toujours présent et qu’on aurait bien tort de l’effacer de nos souvenirs.

Pousser le vice au delà de ses retranchements

Rendez-vous amoureux ?

C’est dans cet environnement qu’évolue le jeune Frank Friedmaier.
D’une certaine façon, il lui donne même une raison de se comporter tel qu’il le fait.
Le garçon, sous son aspect de bellâtre, cache une âme sombre.
Sans faire preuve d’une brutalité constante, il manipule son entourage sans montrer la moindre empathie pour les destins qu’il brise.
Et le fait de devenir le détenteur d’une arme va lui conférer une « puissance » qu’il compte bien mettre à profit.

Le garçon, loin d’être un résistant, n’est pas, pour autant, un « collabo ».
D’ailleurs, son crime originel tenterait à montrer un semblant de « morale », même si cet acte est avant tout le symbole d’une violence froide et gratuite.
Au final, ce qui l’intéresse, c’est sa propre sécurité, même si pour cela il doit trahir, mentir, voler voire tuer.
S’il n’en tire aucun plaisir, il ne semble rien regretter.

Frank manque clairement de figure paternelle.
Or, les hommes qu’il côtoie sont des malfrats et Kromer n’a pas la carrure d’un modèle à suivre.

Elevé dans un monde de femmes, on imagine un lien tout particulier avec la gente féminine.
Or, c’est l’image de la prostituée qui prédomine dans cette éducation.
C’est d’ailleurs ce qui l’attire en premier lieu chez Sissy.
Cette liberté de pouvoir se refuser à lui.
Mais une fois qu’il obtient ce qu’il veut, la jeune fille ne l’intéresse plus.
Avec Sissy, il montre ce qu’il a de pire en lui, même si, sans le vouloir, elle l’oblige à réfléchir à ce qu’il est.

Le retour fracassant d’Yslaire

Des choix narratifs audacieux

Avec La neige était sale, on a le plaisir de retrouver le trait expérimenté d’un des grands auteurs de la bd franco-belge.
De Bidouille et Violette à Sambre, le style de l’auteur a été le sujet de nombreuses évolutions au gré des nouvelles technologies.
Avec cet album, on le retrouve sur une ambiance plus graphique où le trait et la couleur servent un propos particulièrement désespéré.

Le titre annonçait la couleur.
La neige sera sale.
Les tons sont unis, allant du gris au vert en passant par le rose et soutiennent des environnements propres.
La neige, élément de décor central, apporte cette brume envahissante à chaque coin de rue.
Jamais totalement blanche, elle symbolise ce monde tâché par la saleté humaine.
Le trait est ombrageux mais sa souplesse esquisse à merveille la beauté des corps féminins sous toutes leurs formes.
Il en est de même pour illustrer les corps ingrats et fourbes de certains hommes.
Si la narration semble assez calibrée et classique, elle n’est pas dénuée d’une certaine inventivité à l’image de cette descente d’escalier.

L’ensemble sert une oeuvre sombre, riche et torturé qui laisse peu de place à l’espoir.

En résumé

La neige était sale de Jean-Luc Fromental et Yslaire explore avec froideur la descente crasse d'un jeune garçon vers l'immoralité. 

Sous une occupation fictive, Frank montre le visage d'une adolescence répugnante que rien ne semble arrêter.
Il est, d'une certaine façon, le symbole d'une société en pleine décadence, égoïste et particulièrement brutale.
Malgré tout, Jean-Luc Fromental, en adaptant ce roman de Georges Simenon, démontre qu'il y a une limite à l'ignominie.

Yslaire illustre cette histoire avec un talent certain.
Ses ambiances magnifiquement posées servent de décor à des personnages tous plus détestables les uns que les autres.
Ainsi, le trait fait ressortir toute cette noirceur, tout en laissant un brin de luminosité à l'image de la naïve Sissy.

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Bulles Carrées

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