Mots Tordus et Bulles Carrées

Là où gisait le corps (Ed Brubaker / Sean Phillips)

Été 1984. Pelican Road est une bourgade américaine comme les autres, avec ses lieux chargés d’Histoire, ses femmes au foyer délaissées et ses petits secrets.
Quand Palmer Sneed sort son insigne de flic pour arrêter une bagarre entre jeunes, il fait ce que personne n’a osé jusqu’ici : intervenir.
Cette scène, à priori anodine, est le point de départ de portraits croisés dont la destination finale les amène là où gisait le corps.

L’amour sous le spectre de la mort

Là où gisait le corps est la dernière pépite du duo Ed Brubaker et Sean Phillips.
Depuis la « mise en arrêt » de Reckless, les auteurs enchainent les one shot avec une régularité d’horlogers.

Cependant, leur expertise du polar noir américain n’empêche pas une recherche constante de nouveautés.
Et cet opus ne déroge pas à cette règle.

Une enquête à rebours

Le point de départ

Dans sa postface, Ed Brubaker explique l’importance du titre.
Ainsi Là où gisait le corps et sa couverture mystérieuse sont des choix fondamentaux pour la suite de la lecture.

Et pour cause, le comics va suivre 9 protagonistes aux destins croisés, dans un environnement limité, avec, en point d’orgue, la découverte d’un corps.
Ainsi, deux interrogations s’imposent : qui est le coupable et qui est la victime ?
Et c’est là tout le brio de l’écriture d’Ed Brubaker.
Si le récit ne le mentionne pas immédiatement, la couverture l’annonce : quelqu’un va mourir.
La question est donc de savoir comment et surtout qui sont les potentiels coupables parmi les nombreux personnages que nous présente le scénariste.
Chacun d’entre eux apporte sa propre vision des évènements, amenant à des révélations et une compréhension plus nette de certains comportements.
Et pourtant, il faudra attendre les dernières pages pour seulement découvrir la victime.

Ainsi, le lecteur se retrouve à la place du détective menant son enquête par le biais de ces divers témoignages.
Et forcément, l’auteur va jouer avec nos ressentis.
Si on en éloigne rapidement de la liste des potentiels coupables, d’autres, par leur zone d’ombre ou leur secret inavoué, deviennent des suspects idéaux.
À l’image de la jeune Lili N’Guyen, la petite vigilante du quartier, on émet des hypothèses qui, au fil de l’histoire, vont se révéler justes ou non.

Le final en frustrera sans doute certains. Mais il démontre que la réalité est souvent plus cynique que la fiction.

Des histoires d’amours contrariées

Une adolescence en quête de repère

Bien plus qu’un polar, Là où gisait le corps est une histoire d’amour.
Plus précisément, 3 histoires d’amours, multiples, dévorantes et contrariées.

Car ce sentiment, aussi beau soit-il, s’agrémente souvent de colère, de tromperie et de jalousie.
Si Tommy aime sincèrement Karina, cette dernière est bien trop paumée pour combler ses attentes.
Rien ne lui est caché mais il ne peut s’empêcher de rester auprès d’elle quand elle en a besoin.
À travers ces deux portraits, on a une image d’une adolescence perdue, tombée dans des excès regrettables, sans aucune solution de retour.
Mais, là aussi, tout semble être une question de point de vue.

Quand Ed Brubaker s’attaque aux adultes, il décrit une passion plus charnelle mais empreinte de mensonge et de jalousie.
Il n’y a aucune maturité. Tout est dirigé par la frustration et la colère.
Mais une relation amoureuse essentiellement basé sur le mensonge peut-elle durer sans faire de mal ?
La réponse semble évidente mais les effets sont plus épars.

Une véritable empreinte graphique

Un trait reconnaissable

On ne le répètera sans doute pas assez mais Sean Phillips est sans doute l’un des meilleurs dessinateurs actuels.
Il a clairement marqué l’imagerie du polar avec ce trait strict, réaliste et expressif, aux ombrages incisifs et percutants.
Il est aussi brillant que rapide, avec une cadence de production tout bonnement hallucinante.
En somme, tout a été dit sur Sean Phillips.

Moins sur son fils , Jacob Phillips, en charge de la colorisation.
Comme beaucoup, j’ai un temps regretté le départ de Bettie Breitweiser et les débuts du fiston ont pu paraître laborieux.
Cependant, depuis quelques albums, le travail de Jacob Phillips s’affirme.
Sa gestion de la couleur est toujours aussi particulière mais en l’assumant, il en a fait une marque de fabrique.
Ses tonalités sont marquées et créent des ambiances profondes et variées.

En somme, Jacob Phillips impose sa vision et devient un soutien parfait au trait poisseux de son père.

En résumé

Là où gisait le corps est une nouvelle réussite du duo Ed Brubaker et Sean Phillips. 

Avec cette histoire, le scénariste américain propose, par le biais de 9 points de vues, une enquête sur un crime à venir.
Sauf que, pour une fois, c'est le lecteur que se retrouve dans la peau de l'enquêteur.
A vous de chercher qui est le coupable et surtout qui est la victime.
L'ensemble est, comme à son habitude, parfaitement illustré par Sean Phillips, épaulé de son fils Jacob Phillips qui, album après album, assume ses couleurs tranchées et sa gestion particulière de la lumière.

Un Cluedo réjouissant
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