Je zieutais du côté des romans de Baptiste Beaulieu, le médecin-romancier, depuis un moment. Parce que j’aime le monsieur pour ses interventions où se mêlent souvent colère et humour, notamment ses chroniques Instagram qui témoignent de son vécu de médecin et de sa défense indéfectible des femmes. Adapté au théâtre par Léna BREBAN pour le festival off d’Avignon dans un seul en scène avec Régis Vallée, Où vont les larmes quand elles sèchent me semblait une porte d’entrée idéale pour découvrir le quotidien de cet homme à la fois engagé, empathique et drôle.


« C’est un petit cabinet médical… »
Jean exerce dans un petit cabinet médical aux murs blancs et silencieux depuis 3 ans. Silencieux mais à la salle d’attente bien remplie. Et s’il n’est pas certain de sauver la vie d’un de ses patients chaque jour, il l’est de pouvoir les écouter toutes et tous. En cela, il incarne une nouvelle génération de médecins généralistes qui soignent, écoutent, consolent. Chaque jour, ce sont des histoires intimes, simples ou tragiques, racontées dans les larmes ou lues dans les corps que Jean découvre.
Ses armes, au-delà du stéthoscope et du scalpel, ce sont l’empathie et l’humour. Et il en faut une bonne dose pour recevoir tous ces maux-mots. Pour réussir à les soulager aussi, à défaut de les soigner.
Le roman nous ouvre à la fois aux pensées de Jean, à ses réactions et aux émotions qu’il ne peut réfréner face à ses patients, parfois agaçants mais souvent attachants. Parfois philosophes aussi, notamment lorsque la maladie grave voire même la mort rôdent d’un peu trop près.
– Comment ça va, le moral, en ce moment ?
– C’est-à-dire, docteur ?
– Je sais pas, est-ce que vous vous sentez plutôt heureux ?
– Ouh là ! Je prête surtout attention à ne pas confondre le bonheur et le plaisir, docteur.
(…) Le plaisir, c’est ce qui me distrait de mon chagrin habituel, docteur. Un peu comme la météo et le climat. C’est pas la même chose. Parfois j’éprouve du plaisir, et c’est comme s’il faisait beau temps. Ça ne veut pas dire que le climat est meilleur. Mais quand il fait beau souvent, on finit par se dire : tiens, cette année, le climat a été clément. Voilà.
– Et il est comment le climat, cette année ?
– Comme la Bretagne, docteur. À chier.
Au-delà des anecdotes, on sent émerger une profonde tristesse, une peur et une colère qui assaillent le médecin au point de le faire se remettre en question régulièrement. Parce que l’humain n’est pas toujours bon, parce que la vie n’épargne pas certaines, et parce qu’on ne tourne pas la page facilement quand on a vu mourir un enfant.
Apprendre à consoler
Tantôt touchante, tantôt drôle, tantôt brûlante et tantôt sombre, la lecture d’Où vont les larmes quand elles sèchent a au moins le mérite de voir l’humain et sa réalité en face.
En effet, loin d’être un praticien parfait, Jean sait reconnaitre ses erreurs et ses colères, sa peine aussi. Même si, et c’est le sujet du titre, il n’arrive plus à pleurer.
Vous vous souvenez de la maxime de Nietzsche : « Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » Oui, peut-être. Tant mieux. Pour certains, ça doit marcher. Mais pour les personnes que ça a rendu plus fragiles ? Plus sensibles ? Plus chancelantes ? Parfois, ce qui a été fait ne peut être défait, c’est comme ça. Ce qui ne nous tue pas nous brise en mille morceaux. Alors oui, c’est joli, la mosaïque, mais c’est long à assembler.
Au contact des corps souffrants et des coeurs tristes, il découvre vite qu’être là, faire sourire et toucher certains patients, au sens propre, sont souvent les remèdes les plus efficaces.
Et l’on s’attache, nous aussi, à M. Soares, à Mme Chahid, à Alvaro et à Josette, bien sûr… et même à Mme Moreno. Parce que découvrir le quotidien d’un médecin c’est un peu entrer dans la vie de chacun d’netre eux.
Empreint d’humour et de tendresse, le roman n’en reste pas moins un manifeste contre les violences faites aux femmes, qu’il reçoit régulièrement en consultation, avec ou sans leur mari. Son engagement pour le féminisme et contre une certaine idée délétère du patriarcat se double d’un cynisme et d’un humour noir féroces. Et ça fait du bien !
Pourquoi lire Où vont les larmes quand elles sèchent ?
Si vous connaissez Baptiste Beaulieu le blogeur et que vous appréciez son humour et ses coups de gueule, vous aimerez sans nul doute l’écrivain. Où vont les larmes quand elles sèchent est certes la chronique d’un cabinet de médecin généraliste, un feuilleton d’anecdotes et d’injustices vécues par ses patients, mais il est surtout le témoignage d’un homme qui doute, qui s’interroge et qui philosophe comme il peut, mais surtout qui soigne. Le romancier-médecin de famille nous brosse le portrait d’une humanité souffrante mais vibrante, un peu bancale souvent mais qu’il faut continuer à écouter et à soigner dignement.


Pour lire nos chronique sur :
- Le lambeau