Liberté, dignité, habitabilité (Baptiste Morizot / Laurent Neyret)

Depuis ma lecture de Manières d’être vivant, son essai publié en 2022, j’écoute et lis Baptiste Morizot avec assiduité. Dans notre monde actuel, ses concepts de « tissu du vivant » et de « diplomatie inter espèces » mais aussi sa langue vivante et stimulante nous engagent à penser autrement notre rapport au vivant dont nous sommes une des mailles. Pour cet essai publié dans la collection Tracts chez Gallimard, il s’associe au professeur de droit à Science Po Laurent Neyret pour proposer une valeur cardinale que le XXIe siècle devrait consacrer : l’habitabilité.

« Protéger ce qui rend possible la vie »

Avant toute chose, il est important de rassurer les lecteurices : s’il est exigeant et éclairé, cet essai à deux voix n’en reste pas moins abordable et stimulant.

Tout part d’un constat : le droit environnemental est incapable de protéger ce qui doit être protégé. Baptiste Morizot et Laurent Neyret se sont donc interrogés, après la COP21, sur la source de cette fragilité. Leurs discussions ont abouti à un vide : il manque une valeur protégée, discrète mais décisive, au même titre que la liberté, l’égalité ou la dignité. Une méta-norme qui donne une cohérence à l’ensemble de notre système, une boussole : le Principe habitabilité.

Le Principe habitabilité repose sur un cadre théorique qui donne une valeur d’existence aux relations entre les termes autant qu’aux termes eux-mêmes – humains, espèces, milieux, etc. Ce qui compte, ce ne sont pas seulement les êtres, mais les liens qui les font être. Ce changement de perspective lui permet d’échapper au conflit entre anthropocentrisme et écocentrisme, puisqu’il est centré sur les interdépendances. Ni anthropocentré, ni écocentré : relatiocentré.

Et, en effet, les conditions de la vie sur Terre sont une valeur d’importance égale à la dignité humaine. En ce sens, la valeur habitabilité permet de nommer comme crime ce qui porte atteinte à une condition d’existence. Elle permet de protéger « le processus actif par lequel le vivant rend le monde viable pour le vivant ».

Pour éclairer leur propos, les deux auteurs s’appuient sur l’exemple de l’Agent Orange. Entre 1961 et 1971, l’armée américaine répand sur le Vietnam des millions de litres de défoliant pour détruire les forêts ennemies, les récoltes et par conséquent, l’adversaire. Les effets sont immédiats mais ont des conséquences désastreuses bien au-delà dans l’espace et dans le temps. En effet, l’Agent Orange est une atteinte totale à l’habitabilité : il détruit les forêts et les sols, les corps contaminés mais aussi les générations suivantes par transmission, et même la forme de vie puisque « les communautés paysannes ont perdu leurs terres, leurs savoirs et leurs possibles ». Pourtant, ce crime reconnu n’est que le condensé de ce que nous pratiquons quotidiennement, sous forme diluée sur nos milieux et nos corps.

Le principe habitabilité serait donc au service de la justice climatique et nécessiterait une refondation du droit.

« Pour une fondamentalisation du Principe habitabilité« 

Baptiste Morizot et Laurent Neyret plaident pour une diffusion large de l’habitabilité dans toutes les échelles du droit (locale, nationale, internationale) et dans toutes ses branches.

[L’habitabilité] vise à nous faire collectivement recouvrer la vue sur l’inhumanité fondamentale de fragiliser l’habitabilité pour la vie, donc pour nous. Elle vise à créer ainsi l’infrastructure normative indispensable à toute action efficace.

Le principe doit donc s’ensemencer, se diversifier, s’inventer, ramifier pour contribuer au mouvement.

Le Principe habitabilité, face aux atteintes contemporaines, apparait comme une réponse au décalage : « il ne promet pas la solution, il rend possible un changement de plan juridique« . Dans ce sens, il nomme un impensé en droit :

la protection des valeurs humaines n’est pas complète tant qu’elle ne protège pas explicitement les conditions de vie non humaine.

Le Principe habitabilité deviendrait ainsi une catégorie normative susceptible de produire des effets et introduirait une contrainte de lucidité.

Nous avons rencontré la tâche d’un siècle : le projet collectif et pluriel de doter le droit d’une valeur capable de faire face aux atteintes que produit une civilisation devenue géologiquement active, mais juridiquement restée dans le cadre ancien d’un monde supposé inaltérable.

Pourquoi lire Liberté, dignité, habitabilité ?

Résultat d'une discussion au long cours, Liberté, dignité, habitabilité : donner au siècle la valeur qui lui manque est un essai dense mais accessible qui articule les concepts philosophiques et les valeurs du droit pour défendre l'habitabilité et sa mise en place dans la société en tant que principe fondamental. Si le XXe siècle a affirmé et imposé la valeur de dignité, le XXIe siècle sera celui de l'habitabilité. La démonstration est claire et forte, la réflexion éclairante et appuyée sur des exemples concrets. Un texte passionnant qui témoigne de l'engagement de ses deux auteurs, chacun dans leur domaine, pour défendre cette valeur cardinale essentielle, qu'on pourrait intégrer aux droits de l'homme : "Tous les êtres humains naissent et demeurent sur une terre rendue habitable par la vie, libres et égaux en dignité et en droits."
Mots Tordus

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