Charles Brooks, un riche banquier, meurt lors d’un tragique accident de voiture causé par une potentielle défaillance de son androïde-majordome : Karl.
Sa fille, Magda, hérite de sa prestigieuse demeure ainsi que du robot, déconnecté depuis l’incident.
La jeune femme n’éprouve aucune rancoeur, même si elle ne comprend pas l’intérêt qu’accordait son père à ce type de technologie.
De son côté, la banque mandate un expert, Lars Olsen et entame un procès à l’entreprise conceptrice de Karl.
Qui est responsable ? La machine ou l’entreprise ?


Conscience et jugement
Robotique et humanité

Karl de Cyril Bonin part d’un constat, maintes et maintes fois traité dans la fiction : un robot peut-il faire preuve d’humanité ?
Des Robots d’Isaac Asmov en passant par Pluto de Naoki Urasawa, la question a passionné de nombreux auteurs et trouve, encore actuellement, une forte résonance.
En effet, avec l’avènement de l’IA et, en parallèle, de celui de la robotique, les réflexions autour d’une conscience technologique semblent prendre de l’ampleur, fascinant les technologues de tous bords.
La vision de Cyril Bonin se rapproche plus de celle d’Isaac Asimov que de celle du Terminator de James Cameron.
En effet, si tout commence avec l’accident tragique causé par une « défaillance » robotique, on essaie avant tout de comprendre, aidé en cela par Magda et Lars, les raisons de cet accident.
L’entreprise prône la fiabilité totale de son produit et entre les caméras et les données stockées par la machine, les origines de la « faute » seront rapidement dévoilées, amenant le récit vers des thématiques plus profondes.
Dans un premier temps, on découvre Magda, une jeune femme qui n’éprouve pas grand chose pour cette machine.
Pour elle, la technologie rend fainéant. Pire, elle prive les hommes de plaisirs élémentaires comme celui de simplement conduire.
Ce rapport au plaisir s’avère pertinent, notamment à une époque où, avec l’IA, de nombreuses personnes se prennent pour des artistes sans en avoir ni le talent ni la compréhension. L’IA imite et la question est de savoir si c’est aussi le cas de Karl.
Magda ne côtoyait plus son père et elle n’a pas l’intention de s’éterniser. Or, elle découvre une machine à part qu’elle va apprendre à découvrir et à laquelle, au fil des pages, elle s’attachera.
Karl fait preuve de remords et n’hésite pas à questionner son rapport au temps, à la mort et même à la lecture.
Il semble capable de s’émerveiller pour la nature, ce dont l’homme n’est plus capable depuis longtemps.
Un papillon ou une biche sont pour le robot une pure source de beauté.
Est-ce que ces sentiments en font un être conscient ou imite-t-il simplement la nature humaine ?
Si Lars Olsen et Magda s’en font une opinion diamétralement opposée, l’écriture de Cyril Bonin est assez subtile pour laisser planer le doute jusqu’à la fin.
Cette conclusion douce amère est le reflet d’une société qui évolue en arrière plan, bien loin de l’optimisme de façade du récit .
La question de la responsabilité

En parallèle des interactions entre Magda et Karl, Cyril Bonin explore la question des responsabilités par le biais d’un procès opposant la banque à l’entreprise technologique.
Quand le capitalisme affronte le capitalisme en quelque sorte !
Pour la banque qui a dépêché Lars Olsen, la question ne fait aucun doute : l’entreprise est responsable de sa création et des fautes qu’elle commet.
Pour l’entreprise, elle remet en doute les failles de sa machine, tentant de démontrer que la réaction de Karl s’explique par son programme. Du coup, il n’y a pas de faute et donc pas de responsabilité.
Cette question est vertigineuse et évoque fatalement un monde fasciné par une avancée technologique incontrôlable.
Quand un plan militaire est totalement pensé par une IA, qui est responsable des « dommages collatéraux » ? Les gouvernements peuvent-ils totalement s’en dédouaner ?
Le cynisme prend toute son ampleur quand la question de la conscience robotique entre en jeu.
En effet, si le robot a une conscience, s’il fait ses propres choix , s’il estime faire preuve d’humanité, est-ce que l’entreprise peut être encore jugée pour les actes de sa machine ?
Si le robot s’humanise, ne devient-il pas le seul responsable de ses actes ?
Karl répond à cette question de façon radicale et alors que le doute est permis, il préfère se voir comme un être responsable plutôt qu’un simple imitateur.
Quant aux responsabilités réelles , elles ne font aucun doute. Dans l’histoire de l’humanité, les scientifiques n’ont jamais pris en compte l’ampleur des changements qu’ils pouvaient causer. Alors que la technologie passe un nouveau cap, des savants fous mettent à dispositions des outils demandant des ressources que la planète n’a pas !
Se sentent-ils responsables ? En ont-ils conscience ? Peu importe, l’évolution prime sur la survie.
C’est d’ailleurs ce que prouve la conclusion du récit !
Le talentueux Mr Bonin

Cyril Bonin est un auteur à la bibliographie aussi prestigieuse que sa discrétion.
Si on le découvre, en collaboration avec Roger Seiter, avec Frog, il est devenu depuis un auteur complet, s’attardant sur des univers et des ambiances à chaque fois différentes.
Avec Karl, il s’attaque pour la première fois à la science fiction et plus précisément au rétrofuturisme.
En effet, hormis Karl et quelques détails essaimés ici et là, l’ambiance de l’album, les designs des personnages, leurs vêtements, leurs coupes de cheveux et même les voitures rappellent davantage les années 60.
Ce mélange de style apporte ce petit brin d’originalité tout en collant au style, tout aussi rétro, du dessinateur : un trait réaliste, sans encrage donnant cet aspect charbonneux, et des couleurs ternes, sans éclat, témoignant de la froideur cachée de ce monde.
À ce niveau, le design de Karl est particulièrement réussi.
Son look rétro et ce visage inexpressif se retrouvent en parfaite opposition avec ce qu’il ressent véritablement.
Une sorte de confrontation entre la forme et le fond !
En résumé

Karl de Cyril Bonin s'empare d'un sujet maintes et maintes fois traité dans la littérature de genre.
Malgré tout, la simplicité apparente de son propos cache de véritables réflexions de fond, autant dans les interactions entre Magda et Karl que lors d'un procès devant établir les responsabilités autour des "défaillances" de la machine.
Derrière ce rétro-futurisme presque optimiste se cache en réalité une couche plus sombre et cynique sur la nature humaine et les technologies qu'elle engendre sans se préoccuper des responsabilités.
Le dessin de Cyril Bonin est parfait, à l'image du design de Karl, exprimant à lui seul le propos de cet album.
Une belle réussite.
