Quand Matthieu Bonhomme propose sa vision d’un des personnages cultes de la bd francobelge : Lucky Luke

L’homme qui tua Lucky Luke

Je ne suis pas forcément un grand connaisseur de l’univers de Morris.
Comme beaucoup, j’ai lu mes classiques mais en réalité, la série me rappelle surtout une époque où je lisais en boucle les mêmes bouquins dans le CDI de mon collège.
En somme, c’est pour moi une véritable « bd à papa ». Rien d’injurieux, il y en a de nombreuses que je relis encore avec plaisir mais le cowboy solitaire n’a jamais fait parti de mes héros préférés.
Autant dire qu’outre les adaptations animés, les aventures de Lucky Luke me sont restées étrangères.
Par contre, je suis un grand fan de Matthieu Bonhomme et le voir s’emparer de ce personnage a piqué ma curiosité.
Et, cette couverture avec Lucky Luke sous la pluie, couvert d’un poncho, promettait de bien belles choses.
Moderniser tout en rendant hommage
Et, en effet, tous les marqueurs qui font que Lucky Luke est Lucky Luke sont présents.
On ne les remarque pas forcément mais on sait qu’ils font partie intégrante de la légende du cowboy.
Par contre, tout est contextualisé pour appartenir à un environnement plus réaliste et « adulte », plus mature diront certains.
D’ailleurs, avec ce premier opus, on pourrait presque y voir le début d’une nouvelle aventure, comme une sorte de multiverse ou de réécriture dont sont friands les lecteurs de comics.
Certains se sont « plaints » du manque d’humour mais en réalité, c’est en partie faux. Tout les moments faisant référence à la cigarette du héros sont amusants, surtout quand on connaît l’anecdote qui entoure la disparition de la fameuse tige.
De plus, il aurait été idiot de demander à Matthieu Bonhomme de singer Morris.
C’est justement tout l’intérêt de ce genre de projet : proposer une vision personnelle de Lucky Luke !
Et c’est ce qu’il réussit parfaitement avec L’homme qui tua Lucky Luke. Matthieu Bonhomme innove et dépoussière ce personnage culte de la bd francobelge, sans cloner son créateur.
Si cet album pouvait servir d’exemple pour de futures réactualisations, ce serait merveilleux.
En attendant un hypothètique » Tintin vu par .. » ou encore mieux « Un Astérix vu par .. »
La longue marche de Lucky Luke

Lucky Luke est engagé par M. Cramp, un grand magnat d’industrie, pour retrouver son neveu, détenu par les « pieds bleus ».
Il parcourt le grand Nord, cherchant des informations auprès de Jérémiah Johnson, dernière personne à avoir eu un contact avec le jeune garçon et sa mère.
Mais il semblerait que l’employeur de Lucky Luke ne lui ait pas tout avoué sur cet enlèvement !
Un nouvel opus attendu ?

Encore aujourd’hui, je pense que L’homme qui tua Lucky Luke est une des meilleures réécritures du cowboy solitaire.
Malheureusement, le second opus, Wanted Lucky Luke, m’avait refroidi avec un scénario sans grande saveur, qui peinait à proposer quelque chose de réellement nouveau.
Et donc, ce troisième tome n’était, pour ma part, pas aussi attendu qu’il aurait dû l’être.
Pourtant, les promesses étaient belles. Lucky Luke dans le grand froid, enveloppé d’un immense manteau noir et surtout… les Daltons.
Qui ne connaît pas les gangsters les plus idiots de l’Ouest, adversaires incontournables du héros ?
On a forcément certains espoirs même si la méfiance était de mise.
Cependant, La Longue marche de Lucky Luke, sans atteindre la quintessence du premier album, reste assez efficace dans son genre.
D’une certaine façon, l’auteur semble avoir retenu les leçons et retrouve un peu de sa verve avec un propos en résonance avec l’actualité.
Certes, rien de bien nouveau, Morris et ses successeurs n’étaient pas les derniers pour égratigner l’image des Etats-Unis.
Mais découvrir Lucky Luke face à un clone à peine déguisé de Donald Trump dans une Amérique en pleine explosion capitaliste, dévorant autant les ressources que les terres des indiens, est assez réjouissant.
Le propos se veut écologiste et on apprécie le clin d’oeil fait aux Soulèvements de la Terre.
Lucky Luke , d’une certaine façon, est lui aussi un résistant à l’ordre établi.
Certes, le message ne fait pas dans la dentelle mais la conclusion, aussi amusante soit-elle dans les références qu’elle offre, n’est pas dénuée d’un fond pessimiste.
Le héros gagne mais peut-on vraiment dire que le méchant a perdu ? Pas certain !
Une vision réellement personnelle ?

Il est évident que Matthieu Bonhomme adore Lucky Luke. Et c’est peut être le problème !
Les références sont nombreuses et pointues et les codes restent respectés.
Mais apporte-t-il quelque chose de nouveau à cette licence ?
La force de L’homme qui tua Lucky Luke est d’avoir créé le parfait équilibre entre modernisation et hommage.
Depuis Wanted Lucky Luke, la balance s’est décalée sur l’hommage et peine à remonter sur cette troisième proposition.
C’est d’autant plus regrettable qu’il ne profite pas des occasions qu’il se donne : c’est à dire de modeler les Daltons à son image.
Et malheureusement, les frères resteront dans le même carcan créé par Morris en son temps.
Sachant qu’ils sont inspirés de véritables gangsters, on aurait pu espérer certains assouplissements mais il semble difficile de faire sans les colères de Joe face aux bêtises d’Averell.
Alors certes, comme pour inverser la dynamique, ce sont les Daltons qui poursuivent Lucky Luke mais cela reste une bien maigre compensation.
De même, les rapports conflictuels entre le cowboy et le gamin qu’il doit protéger écornent légèrement la carapace du héros, le sortant de cette fameuse solitude.
L’idée n’est pas mauvaise mais malheureusement, elle a déjà été explorée dans un autre Lucky Luke : Les Indomptés de Blutch.
La longue marche de Lucky Luke reste, malgré tout, sympathique, même si, au bout de 3 albums, on peut se demander si Matthieu Bonhomme cherche encore à bousculer l’image iconique du héros.
Une rénovation graphique

En réalité, la véritable innovation tient dans l’approche graphique de Matthieu Bonhomme.
Son trait, fin et détaillé, colle parfaitement à ce souhait d’équilibre entre hommage et modernisation.
Ainsi, le poncho dans le premier album ou le manteau en fourrure dans le troisième album, permettent de « cacher » le costume bariolé du cowboy sans pour autant le modifier.
Ainsi, Lucky Luke a l’aspect d’un cowboy plus « ordinaire » sans forcément nier son héritage.
Des astuces comme ça, il en y a de nombreuses.
La couleur, notamment, par ses teintes donnent à la série une ambiance western moins tournée vers la jeunesse.
Si la palette reste sobre, il réussit à développer une ambiance propre à chaque album, tout en gardant une forme d’unité.
À cet égard, La longue marche de Lucky Luke avec ses plaines enneigées et son brouillard, est assez remarquable.
Si Matthieu Bonhomme n’opère pas un relooking complet, son dessin fait l’effet d’un dépoussiérage salvateur et inspiré.
En résumé
Après un premier opus remarquable mais un second plus décevant, La longue marche de Lucky Luke de Matthieu Bonhomme fait figure de test.
Et c'est une semi-réussite.
Si on retrouve avec plaisir la patte graphique de son auteur, dépoussiérant au passage notre bon vieux cowboy, on pourra regretter que la réécriture, notamment autour des Daltons, soit restée assez timide.
De même, si on apprécie les coups de griffes portés à un capitalisme qui en rappelle un autre, découvrir Lucky Luke à la peine pour contenir un jeune garçon fait un peu caisse de résonance avec les Indomptés de Blutch.
Néanmoins, l'ensemble reste assez agréable à lire même si, pour cela, il faut accepter de perdre ce qui faisait la force du premier opus : un équilibre parfait entre hommage et modernisation.
Depuis, c'est l'hommage qui l'emporte !

