Deadly Class (Rick Remender / Wes Craig)

1987
Marcus Lopez est un jeune adolescent désœuvré, errant depuis plusieurs années dans les rues de San Francisco.
Ne trouvant aucun sens à sa vie, il pense même y mettre un terme quand il fait la rencontre de la mystérieuse Saya.
Celle-ci lui fait une offre peu banale : intégrer l’Académie Kings Dominion, spécialisée dans la formation de la future élite des assassins.
Et quand on rêve de venger la mort de ses parents, une telle proposition ne peut être négligée.
Surtout si le responsable de cette mort n’est autre que le président des États-Unis : Ronald Reagan.

Adolescence en perdition

Comment débuter cette chronique sans mentionner l’importance de Rick Remender dans mes lectures de comics ?
Je l’ai découvert avec Fear Agent, série de science fiction déjantée et émouvante puis sur ses multiples projets pour Marvel, allant de son mémorable FrankenCastle à son excellent Uncanny X-Force en passant par Uncanny Avengers. Une grande époque pour Marvel !

Si ses travaux mainstream sont d’excellentes factures et une porte d’entrée parfaite pour découvrir son univers, c’est surtout au sein du comics indépendant qu’il révèle son véritable potentiel.
Les séries sont nombreuses, de Tokyo Ghost à Seven to eternity ou plus récemment, le merveilleux Sacrifice.

Parmi tous ces projets, Deadly Class a une place particulière dans sa bibliographie.

Autobiographie surréaliste

Publiée en 2014 par Image Comics, la série plonge dans la tête de Marcus Lopez pendant 56 numéros, ce qui en fait, encore à ce jour, la plus longue série Indé de Rick Remender. Il faut dire que le sujet l’inspirait !

Sur Deadly Class, il opte pour une prose très littéraire, centrée autour des pensées que jette le jeune adolescent dans une sorte de « journal secret ». Et c’est ainsi, que nous lecteurs nous explorons les traumas et les déboires de Marcus.

Marcus est un adolescent complètement paumé.
Malgré tout, et contrairement à certains de ses compères de l’Académie, ce n’est pas quelqu’un de « mauvais ».
Il cherche à survivre et n’éprouve aucun plaisir malsain à devoir succomber à une violence intérieure. Il reste faible et contradictoire mais pas plus que n’importe quel ado.
Ainsi, si son intégration au sein de l’académie Kings Dominion lui offre un objectif, il n’en reste pas moins désoeuvré.
Surtout qu’il ne fait pas partie de l’élite. Il n’appartient à aucune famille d’assassins et ne doit sa présence que pour un acte qui lui a apporté l’intérêt de Maitre Lin.

Le premier volume de cet intégral s’intéresse à Marcus et à la constitution du groupe qui l’accompagne dans des déboires communs.
On y retrouve Willie, Billy et surtout Maya et Saya entre lesquelles son coeur balance.
À travers ces marginaux, Rick Remender développe des liens d’amitié complexes et parfois tendus mais assez forts pour outrepasser les règles de l’internat.
Entre la demande de Billy, la rupture de Maya et l’écho du passé de Marcus, ils vont se serrer les coudes autour de projets, mais aussi, de traumatismes communs.
La maltraitance familiale est une thématique récurrente chez Rick Remender et on la retrouve forcément sur Deadly Class.
Père violent, beau père abusif ou demi-frère complètement dingue, on peut pas dire que la famille soit un refuge. Alors, autant compter sur les ami.es. Au moins, en théorie !

Surtout quand l’amour s’en mêle.
Et Marcus, par son inconsistance et un manque cruel de confiance en soi (et en l’autre), en fait les frais.
Il faut dire que l’adolescent n’aura de cesse de prendre de mauvaises décisions, aggravant fatalement la situation.
Entre prise de LSD, première relation amoureuse, tromperie et jalousie, le cocktail est explosif et même les liens les plus forts ne pourraient faire le poids.

Deadly Class explore, à sa manière, la cruauté et la bêtise adolescentes.
Qu’elle soit (in)volontaire, en ignorant le « has been » du groupe, ou purement gratuite par des règlements de compte ou autres bizutages.
Le ton est particulièrement grinçant, profitant notamment du cynisme de son personnage principal.

De l’aveu même de Rick Remender, c’est son oeuvre la plus personnelle.
Ainsi, la série puise dans les souvenirs d’une jeunesse tortueuse où le slogan « sexe, drogue et rock’n roll » n’aura jamais aussi bien porté son nom.
Les références sont nombreuses et portent autant sur la musique, le cinéma que sur les comics dans les années 80. Le personnages discutent de leurs passions comme on le ferait entre nous, débattant sur les qualités ou non d’une oeuvre.
L’époque est aussi importante. Ce n’est pas pour rien que Marcus veut assassiner Ronald Reagan. Si la raison reste tragique, on devine qu’il est avant tout le symbole d’une époque encore très présente dans la tête de son auteur.

Meurtres à tous les étages

D’un côté, on a cette chronique adolescente et de l’autre, on a une série d’action énergique, peuplée de coups foireux et de trahisons en tous genres.
Deadly Class marque les esprits aussi pour cela : des scènes de course poursuite complètement folles, haletantes et particulièrement éprouvantes pour nos petits coeurs.

Forcément, quand on décide d’intégrer la plus grand école de formation d’assassins, les choses ne peuvent pas bien se passer.
Pour prouver leur valeur, les élèves doivent assassiner quelqu’un qui le « mérite ».
À part cela, l’organisation de King’s Dominion reste classique, reprenant celle de n’importe quel internat.
Un marraine pour t’aider à t’intégrer, des profs spécialistes de leurs sujets et un directeur, Maitre Lin, très pointilleux sur les règles à suivre.
Elles sont d’ailleurs simples :  » Pas de sexe, pas de drogue et (surtout) que des meurtres sur commandes. ».
Autant dire qu’elles seront peu respectées. Pour autant, Marcus et ses ami.es ne seront-ils pas puni.es pour cela ? Le cliffhanger de fin du premier volume apporte une réponse radicale.

Deadly Class est un récit désespéré, laissant peu d’espoir à ses personnages qui, au final, cherchent simplement à échapper à leur destinée.
Ils courent sans cesse, alors qu’aucun échappatoire ne semble possible.
Ainsi, le récit nous rappelle que, dans la vraie vie, tout n’est pas aussi simple et que les miracles n’existent que dans les comics !

Un dessin ultra punchy

J’adore le dessin de Wes Craig.
Découvert la première fois sur les Gardiens de la galaxie, son style explosif donnait un sacré coup de fouet à cette série mainstream.

Mais c’est avec Deadly Class qu’il fait véritablement ses preuves.
Et si le scénario est de grande qualité, le dessin a su s’en emparer avec brio, lui offrant un esthétisme original et hors du commun.
Et effectivement, le trait de Wes Craig reste unique. Fin, minutieux et d’une énergie débordante !
Les décors disparaissent pour laisser place à une action qui vient tout bousculer, cadrage comme mise en page .

Les designs des personnages sont inspirés, représentant à merveille le caractère de chaque élève.
Forcément ceux de Maya et Saya sortent de la norme mais les plus « classiques » expriment cette idée que le look fait le personnage.
Si dans l’ensemble le style est réaliste, le dessinateur québécois pioche aussi ses inspirations dans l’animation, s’amusant à aller sur ce terrain notamment lors des scènes de délire sous LSD, digne de Las Vegas Parano.
On pourrait lui reprocher certaines raideurs structurelles mais elles sont largement compensées par l’esthétisme et le dynamisme de sa mise en page. Et puis, il n’est pas le dernier à déformer, voire exagérer les corps pour démultiplier les effets de mouvement.
Rien n’est gratuit, tout a été pensé pour servir l’histoire et lui donner cette approche si caractéristique.

La colorisation de Lee Loughridge est impeccable. Par de simples aplats, il crée de véritables atmosphères impactantes.

Avec Deadly Class, Wes Craig réalise sa première série de bout en bout, lui permettant par la suite de se lancer comme auteur solo avec Kaya.

En résumé

Deadly Class est, encore à ce jour, ma série préférée de Rick Remender. 

S'inspirant librement de ses souvenirs d'adolescent, le scénariste écrit une chronique sombre, violente et particulièrement amère.
À ceci près que l'internat est remplacé par l'académie des assassins.
Et forcément, dans cet environnement, les tromperies, les règlements de compte ou les punitions n'ont pas le même impact.
Un pur condensé d'action frénétique avec des élèves complètement désoeuvrés.

Au dessin, on retrouve l'excellent Wes Craig qui livre ici une de ses meilleures prestations, énergique et inventive.

Ainsi, ce mélange de chronique adolescente et d'action ultra vitaminée fait de Deadly Class une des meilleures, si ce n'est la meilleure série, de Rick Remender.

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