Alors que C.K. Cole, un écrivain de fantaisie réputé, décède tragiquement, Mme Appleton est engagée pour retrouver la trace de sa fille : Helen.
Elle la ramène dans l’immense propriété familiale : la Wyndhorn House.
Encore bouleversée par le drame, Helen dilapide la cave en attendant que son aïeul daigne montrer le bout de son nez.
Mais la jeune fille n’a pas conscience de l’endroit où elle se trouve. Or, en visitant les abords de la demeure, elle est attaquée par une terrifiante créature.
Apeurée, elle ne doit son salut qu’à son grand-père, Barnabas Cole, qui, sans peine, tranche la tête du monstre.
Helen réalise que la Wyndhorn house est loin d’être un endroit commun.


Pulp en famille
Quand la fiction prend sa source dans la réalité

Helen de Wyndhorn est la dernière création de Tom King, accompagné de la talentueuse Bilquis Evely.
Dire que j’attendais cet album est un doux euphémisme.
En effet, Tom King se fait encore rare sur les productions indépendantes et cette rareté attise forcément la curiosité.
Surtout que, il faut l’avouer, le scénariste est moins inspiré sur ses productions mainstream récentes, signe qu’il a peut-être fait le tour de la question.
Ainsi, sans être totalement original, Helen de Wyndhorn apporte une petite touche de fraîcheur à la bibliographie de l’artiste, tout en se conformant à ses nombreuses obsessions.
L’intrigue se passe sur deux niveaux.
Tout part de l’entretien d’un fan de C.K. Cole auprès de Mme Appleton, gouvernante d’Helen et témoin « privilégié » des événements se déroulant à la Wyndhorn House.
À priori anecdotique, cette partie sert de moteur narratif, liant la réalité à un récit raconté, passant de mains en mains et traversant les générations.
Révélatrice de la pensée de Tom King, elle témoigne de la durabilité d’une oeuvre et d’un auteur qui, malgré les âges, continue à fasciner une poignée de fans.
C.K. Cole est le prototype de l’auteur pulp, lié à un personnage culte : Othan. Si ce dernier reste « absent du récit », son aura l’enveloppe, rappelant l’écho de romanciers aussi prestigieux qu’ H.P. Lovecraft ou Robert E. Howard.
D’ailleurs, la mort du créateur d’Othan n’est pas sans rappeler celle du créateur de Conan le barbare.
L’hommage est vibrant et aborde le pulp sous toute ses formes : le roman, la bd ( référence à Adam Strange ) ou l’illustration (Frazetta).
Ainsi, Helen de Wyndhorn se fait une place dans un univers déjà bien établi, tout en s’amusant à en contourner les règles.
À travers les multiples voyages qu’entreprennent Helen et Barbanas, on retrouve cette ambiance désuète, emplie d’aventure et de frissons. Le monde caché de Wyndhorn déborde de fantaisie où les sorcières terrifiantes et fées d’une beauté saisissante font partie d’un décorum bien réel.
Au final, la joie que ressent Helen en racontant ses aventures à sa gouvernante équivaut à celle que l’on éprouve à la lecture d’une bonne histoire.
Ainsi, la fiction et la réalité ne font plus qu’une, la première servant de source à la seconde.
Une famille compliquée

Pour moi, Tom King a toujours été « omnublié » par les histoires d’amours. Au point d’en faire une synthèse dans Love Everlasting.
Et, en effet, rares sont ses oeuvres qui ne mettent pas en scène des couples plus ou moins dysfonctionnels.
Pourtant, s’il y a un couple dans Helen de Wyndhorn, il n’est pas amoureux mais familial.
Helen est caractéristique des personnages féminins chez Tom King. Forte de caractère, elle ne se laisse pas marcher sur les pieds. Cependant, derrière ses outrances, elle cache des failles d’autodestruction.
Sa consommation abusive d’alcool n’en est qu’une preuve visible.
Elle boit pour échapper à une profonde tristesse, celle d’avoir perdu un père qu’elle aimait mais qu’elle ne connaissait pas vraiment.
Dans les faits, les relations qu’elle entretenait avec C.K. Cole étaient complexes, même si elle garde en souvenir les bons moments, refusant toute autre vision.
Notamment celle de Barnabas qui ne cache guère sa déception envers d’un fils défunt, qui ne s’est pas montré à la hauteur.
Mais le vieil homme est loin d’être facile à aborder. Même après la formation de sa petite fille, il se montre intransigeant, n’acceptant aucune faille.
En réalité, il préfère protéger sa petite fille de son monde, sans comprendre qu’elle a besoin de cet échappatoire.
Au fil des pages, on découvre les arcanes du famille, loin d’être ordinaire. Fatalement, sa construction ne peut être banale, tant l’extraordinaire fait partie de leur quotidien.
Quand Helen se lance de cette quête fantastique, passant une par une les épreuves de son grand-père, elle découvre aussi une famille écartelée par leurs différences.
Dans son ensemble, le rythme du récit est parfaitement maitrisé. Tom King s’intéresse avant tout aux humains, ne montrant pas forcément le voyage en tant que tel. L’approche est risquée mais s’avère payante, tant par son propos que son originalité.
On pourra trouver la fin assez brusque, laissant beaucoup de portes ouvertes.
Est- ce le signe que l’aventure est loin d’être terminée ? On l’espère !
L’élégance sous toutes ses formes

Beaucoup on découvert le talent de Bilquis Evely sur Supergirl : Woman of Tomorrow, déjà en collaboration avec Tom King. Pour ma part, je garde en mémoire sa prestation sur Sandman : the dreaming avec le non moins excellent Simon Spurrier.
Il faut dire que son imagination débordante correspond davantage aux univers fantasmagoriques qu’au rigorisme super-héroïque.
Attention, sa Supergil est très chouette mais The Dreaming est fabuleux.
C’est encore plus flagrant avec Helen de Wyndhorn.
Son dessin suinte le pulp par tous les pores et, même en ignorant les sublimes hommage rendus à Frazetta, à travers des illustrations de toute beauté, le style graphique de la dessinatrice émerveille.
Avec une pointe de Mucha, elle retrouve toute l’élégance et le faste d’une époque plus fantasque que jamais.
La foultitude de détails rend autant hommage à l’architecture de la demeure Wyndhorn qu’au bestiaire qu’elle cache dans ses jardins.
Les designs restent classiques mais sont pour la plupart d’une beauté rare. Ses décors sont éblouissants et retranscrivent cette sensation d’univers étendu.
Matheus Lopes met en valeur son travail, par le biais de couleurs éblouissantes et lumineuses.
Autant vous dire qu’acheter la version crayonnée, frise l’hérésie tant la couleur sert d’union à cette prestation graphique.
Seul le cadrage manque de fantaisie, Tom King oblige, mais celui-ci s’avère plus aéré, laissant la place nécessaire à Bilquis Evely pour s’épanouir.
Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’elle a obtenu un Eisner award pour ce travail !
En résumé
Avec Helen de Wyndhorn, Tom King et Bilquis Evely rendent un hommage vibrant et sincère à l'imagerie pulp.
À travers un récit à double niveau, monde réel et fiction s'interconnectent à travers les aventures d'Helen.
En accompagnant son grand-père dans un monde qui a inspiré les écrits de son défunt père, elle reprend en quelque sorte le flambeau, devenant l'aventurière de cette nouvelle génération.
Si l'hommage vibre sur chacune des pages du comics, ce sont les liens familiaux qui transcendent cette histoire.
Et bien sûr, le dessin de Bilquis Evely !
On reste émerveillé devant l'avalanche de détails et l'élégance du trait, équilibre parfait entre de prestigieuses inspirations et une grande créativité.
Le tout est merveilleusement mis en couleur par Matheus Lopes.
Helen de Wyndhorn est un comics lumineux et émouvant.
Et si la fin peut paraître brusque, elle est surtout un appel à poursuivre l'aventure.


Prix et récompenses
- Eisner Awards – Meilleur artiste/encreur ou meilleure équipe artiste/encreur – 2025
- First Print Awards – Prix des libraires – 2025