Dans les contrées de la forêt de Mynislyvix, d’incroyables destinées se croisent et se recroisent.
Parmi elles, se trouve le rusé Goupil aux multiples aventures et autres manigances.
Quand Viviane le rencontre pour la première fois, elle ne s’imagine pas encore que sa vie va prendre un tout autre tournant, l’amenant même à une confrontation face au terrible Roi des Aulnes.


Quand de petites histoires forment une immense saga
La première expérience française de Juni Ba a été compliquée.
On peut féliciter Panini Comics d’avoir tenté la publication de Monkey Meat. Mais, le projet était assez foutraque et relevait plus de l’exercice de style.
Ce qui, de fait, ne le rendait pas accessible à un large public.
Cette première tentative lui a été préjudiciable et on pouvait craindre de ne plus le revoir sur nos étagères avant un long moment.
Pourtant, artiste franco-sénégalais , il y avait a priori tout sa place. Mais il faut croire que les américains sont plus réceptifs au multiculturalisme stylistique de Juni Ba.
À ma grande surprise, il signe, avec Mobilis, un retour remarqué aux éditions Bayard.
Bien avant qu’Urban s’intéresse (enfin) à son cas avec l’excellent Robin, the boy wonder.
Les fables du Roi Aulnes, de nouveau chez Bayard, explore, cette fois-ci, la richesse des fables et autres traditions.
De multiples portraits

Les fables du Roi des Aulnes est une oeuvre chapitrée, formant un ensemble que l’on apprend à découvrir au fil des récits.
Dans l’épilogue, le narrateur compare son histoire à un chêne dont les différentes branches et rameaux sont autant de récits différents.
L’image, symbolique et poétique, résume à merveille l’idée de départ de Juni Ba.
Dès les premières pages, il égraine les bourgeons comme les prémisses de multiples aventures à venir.
La forêt Mynislyvix est un lieu inconnu et pourtant familier où traditions et légendes vont croiser de nombreux protagonistes.
Deux personnages restent centraux. Ils ouvrent le récit puis le referment.
Goupil est une référence au fameux Roman de Renart. Composé aussi de multiples histoires, ce récit anthropomorphique moyenâgeux se structure autour de « branches » plus ou moins disparates. Juni Ba reprend cette forme originale mais la modernise en lui donnant un sens.
Goupil ouvre le premier chapitre intitulé sobrement « L’enfant et le Renard. » On y fait la connaissance d’un autre personnage central du comics, Viviane.
Rejetée par son village, la jeune fille accorde sa confiance au renard qui profite de sa naïveté.
Ainsi est le caractère profond de l’animal. Manipulateur, menteur, escroc, ses actions ont forcément des conséquences qu’il refuse d’assumer.
Orso, sorte d’Ysengrin, en fera les frais.
Malgré tout, Goupil n’est pas un mauvais bougre. Il a des regrets mais ne sait pas simplement s’excuser.
Or, le mystérieux Homme aux yeux rouges et son némésis, le Roi des aulnes, sont là pour lui rappeler que chaque faute se paie.
Le Roi des Aulnes est inspiré d’un poème de Goethe.
L’entité, terrifiante, enlève un enfant à un père désarmé.
De cette base, Juni Ba garde les ressentiments que provoque ce « démon ».
Mystérieux et solitaire, il se montre sans pitié envers ceux qui osent l’affronter.
« Le choix du chevalier » décrit l’ombre pesante de ce roi, se montrant des plus retors face aux ambitions stupides d’un chevalier en quête de notoriété.
À l’image de Faust, le Roi des Aulnes accepte tout souhait contre d’insoupçonnables rétributions. Le pacte est vicié d’avance.
Seul Viviane lui inspire du respect, se montrant combattante dans « le Roi des Aulnes et la sorcière ».
Pourtant, comme de nombreux protagonistes, le Roi des Aulnes cache une humanité dans les tréfonds d’un passé oublié.
D’ailleurs, aussi nombreux soient-ils, tous les personnages, secondaires ou non, ont un rôle à jouer dans cette immense fresque.
Orso, l’ours devenu immortel sans le vouloir, Viviane la sorcière ou même cette petite fille qui gambade à la recherche de son ami, construisent la grande histoire par leur petite histoire.
Ainsi, l’écriture de Juni Ba injecte de la tendresse lors de moments charnières, forts en émotions.
À travers le temps et les inspirations

Les fables du Roi des Aulnes, comme son nom l’indique, explore en premier lieu le monde des fables.
Avec son univers anthropomorphique et ses récits « à morale », Juni Ba en reprend la structure tout en la modernisant.
Tout d’abord, il développe une unité de temps plus ample. De 415 à 1989, Les fables du Roi des Aulnes est un conglomérat de récits, traversant les genres et le temps. Si le premier récit date de 1898, l’auteur n’aura de cesse d’explorer sa chronologie autant en avant qu’en arrière. Les pièces du puzzle sont certes en désordre mais elles ne posent aucun problème d’accessibilité.
En réalité, la fable n’est qu’un point de départ pour explorer une multiplicité de supports, traditionnels, moyenâgeux et fantastiques.
Le premier récit de Goupil sert de point de départ à une partie des histoires de l’album. Si on pouvait douter de leur véracité, on doit admettre que le renard n’est pas aussi vantard qu’escompté, même s’il aime enjoliver la vérité.
Ainsi, Juni Ba multiplie les références, de la Viviane des légendes arthuriennes, aux hoplites de Frank Miller.
Fort de nombreuses connaissances, il les englobe dans un ensemble commun et universaliste.
Dans ce monde, la Mort n’est pas une fin en soi.
Si Goupil cherche à l’éviter, en déjouant les règles, d’autres ne cessent de l’attendre.
Selon l’auteur, toute vie aussi merveilleuse soit-elle, doit accepter sa conclusion.
La mort et les enterrements deviennent un moyen de rendre hommage aux disparu.es et de faire la paix avec ses propres fautes.
La conclusion est à l’image de l’ensemble, émouvante et brillante.
Une fois les destinées accomplies, il ne reste que les éternels adversaires, prêts pour une dernière rencontre.
Après des siècles d’aventures, de découvertes, d’amitié et de déception, nos deux âmes errantes font enfin la paix avec elles-mêmes, tout en perpétuant le cycle.
Au final, les grandes histoires traversent toujours le temps.
La patte Juni Ba

Soyons clair ! J’adore le style graphique de Juni Ba.
C’est un mix parfait entre des designs taillés à la serpe et un encrage massif, maitrise totale de l’ombre et de la lumière.
J’aimais déjà sa proposition sur Monkey Meat et Mobilis, même si on sentait encore un dessin en maturation.
Sur les fables du Roi des Aulnes, il met en image un univers lui ouvrant des perspectives graphiques fascinantes.
Comme une parfaite fusion entre Mike Mignola et Genndy Tartakovsky, Juni Ba crée un monde foisonnant de créatures aux designs inspirés et marquants.
Rien que ceux du Roi des Aulnes ou de l’Homme aux yeux rouges frappent par leur esthétisme saisissant. Dans un autre genre, Goupil ou Orso sont de très belles réussites.
L’auteur propose de multiples variations narratives.
Outre le chapitre en poème, on retiendra celui en noir et blanc mixant des apports comics et manga.
Narrativement, Les fables du Roi des Aulnes est une véritable leçon et, si je regrette qu’il n’est pas encore la reconnaissance qu’il mérite, je ne doute pas qu’à l’image d’un Daniel Warren Johnson, le public français ouvre enfin les yeux sur un des artistes les plus talentueux de ces dernières années.
En résumé
Plus je lis les comics de Juni Ba, plus je pense qu'il n'a pas la reconnaissance méritée.
Si ses albums remportent un certain succès auprès de "ceux qui savent", on a l'impression que le grand public tarde à le découvrir.
Une nouvelle fois, Les fables du Roi des Aulnes est un véritable coup de coeur.
Condensé parfait de fables, de contes fantastiques et traditionnels, de légendes et de mythologie, l'oeuvre de Juni Ba est d'une grande richesse autant sur le fond que sur la forme.
Par le biais de multiples petites histoires, il construit une immense saga, rendant hommage aux plus grands récits du monde.
Les protagonistes ont toutes et tous un rôle à jouer dans cette fascinante fresque, tantôt drôle, tantôt touchante, toujours inventive.
Graphiquement, Juni Ba propose un esthétisme unique, fusion entre Mike Mignola et Genndy Tartakovsky.
Les designs sont dingues et la narration varie au fil des récits, apportant à l'ensemble une véritable originalité.
Décidément, Juni Ba est abonné au coup de coeur !

