Asgard (Xavier Dorison / Ralph Meyer)

Né avec une jambe en moins, Asgard échappe de peu à la mort. Considéré comme un Skraëling , un « homme laid », son père aurait dû mettre un terme à son existence. Mais, refusant de commettre un tel acte de barbarie, il lui donne, au contraire, le nom de la cité des dieux viking, comme un pied de nez à la destiné.
Des années plus tard, Asgard s’est fait une réputation en tant que chasseur de monstres. Alors qu’il « sauve » l’impétueuse Sieglind, le vieil homme se prépare pour un dernier combat face au Krökken.

Moby-Dick chez les vikings ?

Avec Asgard, le duo d’Undertaker, Xavier Dorison et Ralph Meyer, s’attaque au mythe et à la culture viking.
Et, de ce point de vue, on sent toute l’expertise et les recherches entreprises par le scénariste.
Bien loin du folklore, on découvre une société organisée, notamment autour de la pêche et du commerce, et empreinte de traditions et autres superstitions.
D’ailleurs, Xavier Dorison use de mots de tradition viking, plus ou moins connus, dont il donne la signification dans un lexique en début d’album.

Cependant, il ne faudrait pas imaginer Asgard comme un récit historique.
Au contraire, les auteurs s’emparent de cette culture. Ils détournent le mythe du Kraken, un mot dérivé de Krökken désignant tous les monstres du panthéon nordique.
Ainsi, on suit les pas d’Asgard, un chasseur de Krökken. Et entre son « pied de fer » et son obstination à la tâche, il est difficile de ne pas y voir un émanation de l’Achab d’Hermann Melville.
Cependant, si les points communs sont nombreux avec Moby-Dick, on est plus proche de l’hommage inconscient que d’une véritable réécriture.

Par de nombreux aspects, Asgard est un personnage plus subtile que le vieux marin.
Considéré comme un « Skraëling », un homme laid, il ne doit sa survie qu’au courage d’un père défiant les plus profondes superstitions. Si Achab perd sa jambe face à la baleine, le viking doit cette imperfection à la « nature », amenant une réflexion plus profonde sur le handicap et son acceptation.
Naître avec une jambe en moins est un signe de faiblesse que la société viking ne peut accepter !

Malgré tout, cette image lui colle à la peau. Et, à l’image d’un Gerald de Riv dans The Whitcher, on comprend qu’il n’avait guère d’autre option que de devenir de chasseur de monstre. Comme si seul un « monstre » pouvait en chasser un autre !
Le vieil homme est bourru, peu enclin à vivre en société, même si cette dernière aventure l’oblige à renier son habituelle solitude.
D’ailleurs, sa rencontre avec Sieglind l’oblige à certaines concessions.
Dernière survivante d’une des attaques du Krökken, le chasseur la prend sous son aile sans pour autant assumer son acte de mansuétude.
Cette dernière n’a comme défaut que d’être une jeune femme frêle, n’ayant pas sa place dans cette aventure.
Mais, au grand dam d’Asgard, elle est obstinée.

L’équipage en partance pour la chasse peut paraître de bric et de broc. D’ailleurs, certains membres de l’équipage de feront pas long feu face à la créature.
Un monstre bien moins fantasque que ce que laissent imaginer les légendes nordiques. Tout comme Moby-Dick, le Krökken est un animal bien réel aux proportions irréelles.
On pourrait diviser l’album en deux parties, calquées sur la forme originale, en deux tomes, de la série.
La première est consacrée à la chasse. Une équipe se forme, le piège est tendu, les guerriers attendent patiemment l’apparition d’une créature « invisible », qu’on nomme sans la voir.
Et puis, il y a cette seconde partie où la proie prend la place du chasseur, se vengeant des actes perpétués par ses humains.
Cette quête de survie amène nos protagonistes à certains rapprochements jusqu’à un dernier affrontement, poussant dans leur retranchement le chasseur et son terrible adversaire.

La fin se veut d’ailleurs plus « optimiste » que Moby-Dick.
Contrairement à Achab, la haine ne ronge pas Asgard.
Comme le montre leur dernier face à face, il n’a pas de ressentiment contre le Krökken. Au fond, l’un comme l’autre cherchent à survivre dans un monde qui les a rejetés.

Asgard est une oeuvre simple mais efficace, portée par un dessin de toute beauté.

Le génial Ralph Meyer

Que dire de plus sur le dessin de Ralph Meyer qui n’a pas déjà été dit, ici ou ailleurs.
Le trait est minutieux, détaillé et élégant. La mise en page est certes académique mais inventive et surtout fluide, autant dans les scènes d’exposition que d’actions.
L’encrage est puissant et les effets de brouillard, notamment lors des premières apparitions du monstre, sont tout bonnement épatants.
Et puis, bien sûr, les couleurs de son indéfectible compagne, Caroline Delabie, sont en osmose avec son dessin.

Que rajouter de plus ? Le dessin est tellement majestueux qu’on peut se poser la question de son impact sur les qualités intrinsèques d’Asgard.
Comme mentionné plus haut, le scénario de Xavier Dorison est parfaitement maitrisé mais reste, au final, basique, sans véritable surprise.
Et pourtant, avec une première publication en 2 tomes suivie de deux rééditions en intégral, on peut se dire qu’Asgard fait maintenant partie des classiques de la bd franco-belge moderne.
L’aurait-il été sans cette patine graphique ?
Se poser la question peut paraître idiot et le fait qu’Asgard débouche ensuite sur Undertaker démontre que les grands duos font les grandes histoires.
Or indéniablement, Xavier Dorison et Ralph Meyer font partie de ces grands duos de la bd franco-belge.

En résumé

Asgard de Xavier Dorision et Ralph Meyer est un récit survivaliste en terre viking, rappelant un des grands classiques de la littérature : Moby-Dick. 

En s'emparant du mythe du Kraken (Krökken), Xavier Dorison embarque ses personnages dans une chasse au monstre des plus périlleuses.
Ou comment les chasseurs deviennent de simples proies.
Malgré tout, dans ce combat entre l'homme et la nature, l'humanité trouve une petite place, notamment à travers les relations entre Asgard et la jeune Sieglind.

Si l'histoire reste classique, elle est portée par les magnifiques dessins de Ralph Meyer, prouvant à ceux qui en douteraient que la team d'Undertaker fait partie des grands duos d'auteurs de ces dernières années.
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