L’île aux orcs (Joshua Dysart / Alberto Ponticelli)

Cerrin, fils de Sion, n’est personne.
Petit voleur à la sauvette, il tente de survivre tout en échappant aux jugements des Hauts Patriarches.
C’est pourquoi, il ne peut refuser l’offre d’Urghria.
Ainsi, La corsaire lui propose un voyage en direction de l’île aux orcs.
Leur mission : s’emparer d’un maximum de crânes, source infinie de richesse.

Les « laissés pour compte » de la fantaisie

Décidément, Bliss a eu le nez fin en se lançant dans la publication des titres Bad Idea.
Effectivement, si les projets restent rares, la qualité est souvent au rendez-vous.
Et, dans toute écurie, il y a un étalon qui sort du lot.
Chez Bad Idea, son nom est Joshua Dysart.

Entre sa série Le soldat Inconnu ( DC Vertigo), déjà aux côtés d’Alberto Ponticelli ou son incursion chez Valiant notamment sur Harbingers, le scénariste américain a marqué les esprits avec des concepts puissants, teintés d’une réflexion sociale engagée.

Dernièrement, il a emprunté les terres de la fantaisie avec le sublime L’oeil d’Odinn.
Avec Tomas Giorello, ils ont exploré la mythologie nordique, sur les traces d’une héroïne désorientée, dans un monde mythique et cruel.

Avec L’île des orcs, la cruauté prend une teinte de réalité glaçante.

Chasse aux crânes

Trio de chasseurs

L’île aux orcs de Joshua Dysart et Alberto Ponticelli pioche son ambiance dans la Dark Fantasy.
En bref, on y retrouve les grandes races de la fantaisie ( orcs, demi-elfe, sorcier… ) au sein d’un univers plus sombre et âpre, s’éloignant de l’imaginaire médiéval de J.R.R. Tolkien.

Malgré tout, Joshua Dysart en profite pour développer ses propres concepts.
Ainsi, les Draves sont des créatures monstrueuses et féroces créées pour une fonction précise.
Les sorciers-mages, comme Andune, sont des esclaves, élevés et torturés par les Hauts Patriarches. Le foulard, cachant leurs visages, symbolise le renoncement à leur humanité.
Malgré leur pouvoir, leur « éducation » les fait sombrer dans la folie.

À première vue, le récit semble classique, au moins dans sa structure.
On y suit le parcours de Cerrin, un demi-elfe qui souhaite à échapper à sa condition.
Orphelin, sans un sou mais bagarreur, tout est bon pour gagner un peu d’argent et se remplir la panse.
Forcément, la proposition d’Urghria est alléchante, même s’il n’assimile aucunement les dangers encourus.
Pour lui, ces crânes d’orcs sont un moyen rapide de devenir riche et d’échapper à la puanteur de Ruelles-à-merde.
Malheureusement, il n’est pas vraiment à la hauteur de la tâche. Mais la corsaire ne lui fera aucun cadeau, l’obligeant à creuser dans ses derniers retranchements et à commettre un acte irréparable, pour lui et pour le groupe.

Plus on avance dans le récit, plus le ton est sec, brutal et grossier.
Mais le langage n’est qu’une expression de plus de la radicalité de Joshua Dysart, ne laissant que peu d’espoir sur le sort de l’équipage.
Si l’objectif du groupe est commun, c’est l’individualisme qui prime avant tout.

Même les orcs, race guerrière, montrent des signes de désunion.
D’ailleurs, Joshua Dysart s’amuse à déjouer nos pré-requis.
Dans l’imaginaire de la fantaisie, les orcs sont des êtres vils, monstrueux et stupides.
Le scénariste les montre sous un jour nouveau, rappelant la notion de peuple avec une armée, une hiérarchie, une religion et une population innocente.
On découvre une tradition différente, habitée néanmoins par ses propres maux.

Ainsi, le scénariste pose la question : qui sont réellement les monstres ?
Ceux qu’on pensait injustement maltraités par la société, deviennent à leur tour des tortionnaires sans aucune compassion pour les créatures qu’ils pourchassent.
Une nouvelle fois, l’égoïsme prime sur l’humanité.
Et le constat s’avère amer. Les protagonistes tombent dans une spirale de violence et de haine dont personne ne peut sortir gagnant.
Nul n’est innocent et le peuple, à défaut de s’unir, reste à la merci des puissants.

Inégalité et injustice sociale

Survivre dans les rues malfamées

Depuis toujours, l’engagement de Joshua Dysart infuse une grande partie de ses oeuvres.
Du Soldat inconnu à Harbinger, le scénariste égratigne nos sociétés modernes qu’il juge, à raison, avec sévérité.
Pour lui, la fiction est un transmetteur d’idées et de réflexions inépuisable.

Mais pour cela, la demi-mesure n’est pas possible. Et cela tombe bien, L’île aux orcs ne fait pas dans la dentelle.
Ce monde est injuste, inégal et amoral.
En effet, les Hauts patriarches, commerçants ultra riches, symbolisent tous les errements d’un capitalisme tout puissant.
Les riches vivent perchés dans leurs cités au dessus d’une population affamée et entassée dans des ruelles crasses.
Pour s’en sortir, certains volent, d’autres se battent dans des jeux grotesques ou commettent des meurtres.
Ainsi, la loi du plus fort s’impose et aucune échappatoire n’est possible.
À ce niveau, la fin laisse un goût âpre dans la bouche tant il y a peu d’espoir.

Pourtant, Joshua Dysart a toujours aimé les « laissés pour compte ». Qu’ils soient orphelins, psiotiques névrosés, sans domicile fixes, ils sont les marqueurs d’une société défaillante.
Andune et Cerrin en sont de très bon exemples.
Si le premier a été vendu par ses parents pour pouvoir « nourrir » le reste de la famille, le second a dû apprendre à survivre par ses propres moyens.
Fatalement, les caractères sont rudes et la croyance en son prochain reste limitée.

Le désespoir résonne dans chacune des pages du récit.
Toute notion de justice ou de morale est annihilée par la rage et la violence du monde.
À certains égards, cette sauvagerie m’a rappelé la lecture du Dieu Fauve de Fabien Vehlmann et Roger.
Les morts sont violentes, brutales, n’offrant aucune once de pitié aux protagonistes.

Au final, derrière cet aspect faussement mainstream, la lecture ne nous laisse pas indemne.
On ressort bouleversé et choqué par un récit sans concession et fataliste.
D’une certaine façon, la force du message résonne encore plus au vu de l’actualité glaçante de ces derniers mois (années ?).
Et le pire dans tout cela ? Aucun espoir ne semble permis .
Terrifiant !

L’univers graphique d’Alberto Ponticelli

Trait détaillé et opressant

J’ai découvert le travail d’Alberto Ponticelli sur Le soldat inconnu puis Goodbye Paradise.
À cette époque, son style se rapprochait davantage d’un Jock ou d’un Sean Phillips, avec un trait sec et réaliste.
On en retrouve certains aspects sur L’île des orcs mais sa stylisation y est plus poussée.

Certes, il conserve la rugosité de son encrage mais il opère des variations conséquentes, notamment en terme de richesse graphique.
Foisonnantes et ultra détaillées, les pages d’Alberto Ponticelli fourmillent de détails et d’inventivité graphique.
Ainsi, l’univers est foisonnant tout en retranscrivant cette atmosphère âpre et désespérée.
La crasse et la puanteur transpirent sur chaque case et sa mise en page dynamique sert à merveille les moments de bravoure d’une ampleur dantesque.

Les couleurs de Matt Hollingsworth peuvent paraître agressives.
En effet, Bliss a fait le choix du grand format pour accentuer cet effet et rendre hommage à la radicalité des oranges pétants et du violet éclatant.
Cependant, le coloriste a une certaine expertise et si la tonalité est extrême, il évite la multiplication d’effet graphique, laissant tout sa place au dessin .

Au final, l’ensemble graphique est saisissant et retranscrit parfaitement toute la rudesse et la brutalité du scénario de Joshua Dysart.

En résumé

L'île aux orcs de Joshua Dysart et Alberto Ponticelli ne peut laisser indiffèrent. 

Derrière ce récit de Dark Fantasy, Joshua Dysart dénonce les inégalités et les brutalités d'une société amorale et injuste.
Pour se détacher du pouvoir des Hauts Patriarches, des laissés pour compte se lancent dans une quête insensée où la violence prend le pas sur l'humanité.
L'individu n'est plus rien face à la possibilité de sortir de sa condition.
Qui sont les monstres ? Et comment le devient-on ?
La réponse du scénariste est terrible et sans appel.

Le dessin foisonnant d'Alberto Ponticelli donne à ce désespoir une réalité saisissante.
Les designs sont aussi fascinants que terrifiants et la mise en page nous embarque dans cette course folle à la destinée fatale.

On ressort de L'île aux orcs sonné et malheureusement, un peu désespéré par la réalité de ce constat.
Bulles carrées

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