Juste après la vague (Dominique Monféry)

Une vague géante engloutit une grande partie du globe terrestre.
Bloquée sur une parcelle de terre, Madie élève ses neufs enfants pendant que Pata, son mari, construit une barque qui, une fois finie, leur permettrait d’atteindre les Hautes Terres.
Le couple le sait. Le niveau de l’eau monte et bientôt, l’îlot disparaitra sous les flots.

Malheureusement, l’embarcation est trop petite pour sauver toute la famille.
Et Pata est prêt à sacrifier quelques enfants.
Ce que refuse Madie. Mais a-t-elle vraiment le choix ?

Un survival familial

Juste après la vague de Dominique Monféry est l’adaptation du roman éponyme de Sandrine Collette.
Datant de 2018, il a été publié aux éditions Denoël , dans la collection Sueur froide.

L’intrigue se déroule juste après une terrible catastrophe naturelle, résonnant fatalement avec une actualité écologique plus ou moins récente.
Certes, on est encore loin de l’engloutissement total de la planète par les eaux, mais la multiplication des inondations et l’impact occasionné sur la population sonne comme mise en garde.
Le récit nous démontre à quel point nous sommes tous et toutes petit.es face à la puissance des éléments.
Cette image est parfaitement symbolisée par cette vague, prenant la forme d’une renard, « engloutissant » les humains sur son chemin.

Cependant, Juste après la vague n’est pas qu’une fable écologique sombre et désespérée.
C’est aussi un prétexte pour explorer une famille face à un dilemme terrible : sacrifier une partie de la cellule familiale pour en sauver la majorité !

Résister à l’impensable

Dispute entre frères et soeurs

Juste après la vague prend le temps de la mise en place.
Il faut dire que les protagonistes sont nombreux et Dominique Monféry essaie de les présenter au mieux.
Or, une famille de neuf enfants, ça prend de la place.
Certains sortent forcément du lot. Tout d’abord, la mère de famille, Madie. Derrière cette situation catastrophique, elle essaie de souder toute sa famille par une forme de ritualisation à la survie.
La vague a bouleversé leur quotidien mais la vie continue.
L’insouciance et l’espoir brillent encore dans leur yeux, au moins pour un temps.
Pourtant Madie ne peut ignorer la réalité. La montée des eaux semble inexorable.

En effet, si la tonalité s’éloigne de la noirceur d’un Walking dead : clémentine ou La route, les auteurs restent lucides. Cette situation n’a pas vocation à durer.
Les regards ne trompent pas et les tensions dans le couple sont les premiers signes d’une opposition radicale.
Pata, aidé des ainés, a entrepris la construction d’un radeau censé leur permettre de trouver un refuge.
Mais, est-il vraiment possible de sauver toute la cellule familiale ?

Pata se veut pragmatique et, par conséquent, plus « froid » que sa femme.
Mais il ne faut pas se tromper. S’il en arrive là, c’est qu’il n’a pas d’autre solution à proposer.
D’ailleurs, malgré la colère qu’elle porte contre son mari, Madie doit se faire une raison.
Le constat est terrible. Pour laisser une chance à la famille de survivre, il faut se séparer de ceux qui ne peuvent servir la communauté.
Les plus faibles sont vite désignés : Louie a une jambe malade, Perrine a perdu un oeil et Noé est le plus petit (et sans doute le plus casse-pieds ).

Avec brio, le récit ne tombe jamais dans la caricature.
Certes, Madie souffre, enrage et se maudit d’avoir accepté d’une telle décision mais il en est de même pour Pata.
Si le père de famille reste plus discret, il ne fait pas ce choix par méchanceté. Il veut sauver sa famille et pour cela, il décide que la collectivité prime sur l’individu.
Le souvenir de l’expédition sur l’île de la patate montre une famille unie et solide dans l’adversité. À cette époque, un autre choix avait été fait : la collectivité était au service de l’individu.
En brisant cette unité, Pata prend le risque de tout perdre : l’amour de sa femme et la vie de ses enfants.

2 chemins vers la survie

Les dangers de la mer

Juste après la vague divise son récit en deux voies parallèles.
La première se concentre sur l’embarcation familiale alors que la seconde s’attarde sur la survie des trois enfants abandonnés.

Pour le périple en mer, Dominique Monféry met en scène tous les dangers d’une telle expédition.
Les risques ont été sous estimés par Pata et très vite, les « marins » se retrouvent malmenés.
La puissance et la rage de cette mer nous sautent au visage et d’immenses créatures marines mettent en péril le voyage.

Le danger est partout. L’homme passe du statut de chasseur à celui de simple proie.
Ce nouveau monde est implacable et personne ne peut en sortir indemne.
La tension se sent à travers de brefs dialogues, ciselés, rendant l’impact des actions encore plus intenses.
Dans cet environnement, les ainés prennent leur rôle de protecteurs à coeur, quite à se sacrifier pour la survie du reste de famille.
Le destin s’avère tragique et souvent injuste, jetant encore plus le trouble sur Madie.

De leur côté, la survie de Louie, Perrine et Noé semble plus « apaisée ».
L’incompréhension laisse place à la colère puis à la tristesse mais rapidement, ils s’adaptent et commencent à se débrouiller seul.es.
Leur mère leur a préparé des rations, de quoi tenir quelques temps, à condition de suivre le protocole.
Mais ce ne sont que des enfants et quand les adultes disparaissent, les règles n’ont plus vraiment de sens.

Louie, Noé et Perrine ont trois caractères trempés et forcément des disputes éclatent.
Mais quand le danger se montre plus présent, ils restent unis, prêts à l’affronter ensemble.
Ainsi, ils vivront de nombreuses péripéties, les amenant à de nouvelles rencontres propices à la méfiance mais aussi à la confiance.
Ils se mettent eux aussi en « route ». Leur famille les ont abandonnés pourtant ils ne ressentent aucune rancune. Au contraire, ils espèrent les retrouver.

À travers ces deux parcours, on découvre une famille qui malgré les séparations, reste soudée dans l’adversité.
Les tensions restent palpables et certains n’échapperont pas à un destin funeste mais la bataille est commune, unis pour la survie d’une famille.
Le récit nous dépeint aussi le portrait d’une mère, Madie, qui ne cesse de vivre dans la culpabilité. Elle a beau avoir six enfants autour d’elle, ce sont les absents qui lui manquent le plus.

Une approche graphique percutante

La puissance des images

Dominique Monféry a une sacré carrière derrière lui.
Sortant de la prestigieuse école des Gobelins, il devient animateur puis réalisateur.
Il a notamment travaillé pour le studio Disney sur le long métrage de La bande à Picsou.
Après quelques films d’animations, dont certains récompensés, il s’intéresse à la bande dessinée, se spécialisant ces dernières années, sur l’adaptation de romans.
On lui doit notamment Une pour toutes mais aussi l’excellente adaptation du premier roman de Pierre Lemaître : Le serpent majuscule.

Ainsi, l’auteur a abordé de nombreuses thématiques et exploré des genres multiples allant du cape et épée, au western en passant par le polar.
Avec Juste après la vague, il s’attarde sur le survival dans un monde englouti par les eaux.

Et on peut dire que ce nouvel environnement lui va à ravir !
C’est une évidence mais ses couleurs sont magnifiques. Son traitement m’a d’ailleurs rappelé celui de Guillaume Sorel, notamment dans son appropriation de la lumière. Sa peinture épouse ses ambiances brumeuses, parfois cauchemardesques et souvent naturelles de l’album.
Dominique Monfèry fonctionne souvent par unité de couleurs. Et si le bleu/ vert est évident, il laisse aussi la place à quelques couleurs plus lumineuses.
Certes l’eau est l’élément central mais la terre se garde encore un petit espace.

Son trait, notamment celui de ses personnages, est torturé. Les anatomies paraissent brisées, sans pour autant être déformées. Cela peut surprendre mais le style accentue la brutalité de certaines images.

Les quelques scènes oniriques contrastent avec la rigueur narrative de l’album. Les cases se brisent comme sous l’effet des images terrifiantes sortant de ces esprits humains.

Juste après la vague est un belle réussite, attestant une nouvelle fois du talent de son auteur.

En résumé

Juste après la vague de Dominique Monféry est l'adaptation du roman éponyme de Sandrine Collette. 

Dans un monde englouti par les eaux, une famille brise son unité pour trouver un refuge dans les Hautes Terres.
Si le propos peut être perçu comme une mise en garde écologique, l'adaptation de Dominique Monféry s'intéresse avant tout à la survie de cette famille nombreuse.

Ainsi, on suit deux parcours distincts entre voyage périlleux et abandon forcé.
La tension est forte mais l'auteur ne tombe jamais dans une noirceur totale, laissant toujours ouverte une petite fenêtre d'espoir.
Cela n'empêche pas la tragédie de prendre part à ce périple.
Le dessin de Dominique Monféry est sublime.
Les couleurs sont majestueuses et les anatomies brisées de ses personnages apportent un ton particulier à cet ensemble graphique.

On regrettera une fin un peu expéditive et, peut être, un peu trop évidente.
Cependant, Juste après la vague reste une proposition intéressante et originale du survival familial.
Bulles carrées

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