AnthraCité est une ville industrielle, en plein milieu polaire.
Alors que le froid règne, le charbon est une ressource vitale pour maintenir un feu revigorant.
Ainsi, les petits mains doivent tenir les quotas institués par l’édit du baron alors que la classe dominante est la seule à en profiter pleinement. Des quotas allant jusqu’à interdire le moindre geste amical envers son prochain !
Pourtant, la colère gronde. Peggy Stone, une jeune ouvrière, est arrêtée pour crime de gentillesse. Cependant cette « anti-quota » est recrutée par la résistance pour une mission simple : trouver le Baron et empêcher le « jour de chauffe ».


Conte de Noël steampunk

Nos coeurs noirs de suie de Joni Hägg et Stipan Morian est une oeuvre hybride étonnante mais imparfaite.
En effet, sur les premières pages du comics, on découvre une ville, AnthraCité, reprenant l’imagerie de la ville industrielle du XIXème siècle.
Et pour cause, la cité, perdue au milieu de la glace, a un besoin vital de charbon. Mais, si les ouvriers ne sont pas des extracteurs comme à l’époque de la Révolution Industrielle, ils n’en sont pas moins soumis aux règles d’une société autoritaire et foncièrement inégalitaire.
La règle est simple : respecter les quotas. Ainsi, un ballet incessant de pelles nourrit une braise qui, en aucun cas, ne doit s’éteindre. Si la chaleur produite est nécessaire à toutes, elle est avant subtilisée par le gouverneur Glass, dont on comprend rapidement le besoin.
Mais la population n’est pas dupe et la colère gronde face à un partage de moins en en moins équitable.
Surtout que c’est la « petite » main d’oeuvre qui permet à ce système de fonctionner, au point qu’il leur est interdit tout geste amical pour ne pas casser le rythme de la chauffe.
L’idée d’une gentillesse proscrite est intéressante, rappelant des récits dystopique à la 1984 mais au final, elle n’est guère développée, hormis pour introduire Peggy Stones et nous faire comprendre le degré d’autorité de cette gouvernance.
D’ailleurs, dans l’ensemble, le récit ne se soucie guère de sa cohérence, préférant sans doute l’affect à un soucis de réalisme, confirmé lors de la seconde partie de l’album.
Peggy Stones n’est pas vraiment une rebelle. Elle travaille comme une acharnée, respectant les quotas de la production mais il y a une chose qu’elle n’accepte pas : ne pas aider son prochain.
Sa rébellion découle d’un gentillesse qu’elle ne compte pas abandonner, pensant qu’une société ne peut tenir sans entraide.
Et forcément, ce profil intéresse la résistance qui l’envoie un peu au casse-pipe.
Est-elle pour autant l’héroïne de cette histoire ? Au moins jusqu’à son arrivée chez le Baron, signant une certaine rupture dans le récit.
A première vue, le récit s’attaque à la société capitaliste inégalitaire tout en fustigeant le contrôle de l’ordre dominant.
Pourtant, l’intrigue, tout en conservant ce fil rouge, prend une tournure inattendue. Se transformant en conte de noël steampunk, l’intrigue de Joni Hägg bouscule son lectorat quitte à le perdre sous une avalanche de symbolisme. Les personnages deviennent les échos de ceux qui peuplent encore les rêves de nos bambins le 24 décembre. À ceci près que les cadeaux sont des cailloux noirs, vitaux à la survie de la ville.
Néanmoins, on s’amuse en découvrant un Père Noël et une Mère noël qui n’a pas la langue dans sa poche.
En réalité, certains trouveront que le récit vire à la farce et, même si l’ensemble se tient, il faut accepter la bizarrerie de cette direction pour adhérer au propos.
Si c’est le cas, on acceptera plus facilement certaines facilités pour se laisser bercer par les différents degrés de lecture.
Au final, tout tourne autour de l’amitié de deux hommes, brisée par l’appât du pouvoir.
Leur histoire se fait le miroir une société pervertie par une ressource impropre, ne voyant son salut que dans un changement d’ère.
On trouvera sans doute la morale un peu simpliste mais elle reflète assez bien les oppositions entre énergies propres et impropres .
Pour Joni Hägg, l’évolution s’accompagne forcément de la liberté.
Mais pour cela, il faut sans doute croire au Père Noël…
Un dessin surprenant

Si le scénario de Joni Hägg s’avère, structurellement, assez classique, il est porté par le graphisme d’un jeune dessinateur croate : Stipan Morian.
Auteur, pour le moment inconnu dans nos contrées, il s’est fait une réputation sur 20th Century Man, en collaboration avec Deniz Camp, que Panini Comics devrait publier l’année prochaine.
D’une certaine façon, le style du dessinateur reflète, voire décuple, certaines bizarreries du scénario.
D’une grande originalité et s’éloignant du côté propret du dessin mainstream, on découvre une approche graphique indéfinissable.
Le trait de Stipan Morian est puissant, caractérisé par des encrages massifs et une mise en page déstructurée, à l’image de l’anatomie de certains de ses personnages. Les pages doubles sont généreuses lui permettant, notamment, de se concentrer sur ses décors ou autres technologies.
Son dessin est explosif et sauvage. Si certaines pages sont éclatantes, d’autres paraissent torturées et marquées par des ombres hachurées omniprésentes.
On pourrait lui reprocher une forme d’irrégularité, notamment technique, donnant l’impression, par moment, d’une trop grande rapidité d’exécution. Pourtant, autant pour ses défauts que pour ses qualités, il me rappelle un auteur que j’ai toujours adoré (et qui reste aussi méconnu par chez nous) : Sam Kieth.
On retrouve chez lui la même folie, la même spontanéité détonant dans un monde de la bd souvent très cadré.
Il fait partie de ces rares auteurs dont les imperfections sont des qualités.
En résumé
Nos coeurs noirs de suie de Joni Hägg et Stipan Morian est un récit hybride, mélange étonnant entre steampunk et conte de Noël.
Si l'intrigue peut paraître, par moment, légèrement confuse, elle est tenue par des personnages attachants et un message des plus évocateurs.
Néanmoins, si on retient ce comics, c'est avant tout pour sa partie graphique.
Stipan Morian, sorte de nouveau Sam Kieth, est un auteur fascinant dont l'explosivité graphique se démarque des codes habituels du comics.
Le trait est parfois brut, spontané, laissant parfois la place à quelques imperfections qui, de façon contradictoire, font la richesse de son travail.
La découverte d'un artiste que l'on espère revoir rapidement !


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