Ultimates (Deniz Camp / Juan Frigeri)

La Terre 6160 n’est pas ce qu’elle devrait être.
Pour s’emparer du pouvoir, le Créateur en a modifié l’Histoire, empêchant de nombreux héros d’embrasser leur destinée. Néanmoins, alors que l’empereur de cette planète parallèle se retrouve piégé à l’intérieur de la ville, la résistance s’organise.
Tony Stark, aidé du mystérieux Fatalis, compte rétablir l’équilibre en recrutant sa propre équipe et libérer le monde, avant que le Créateur ne retrouve sa liberté.
Il ne leur reste que 18 mois…. le compte à rebours est lancé !

Un peu de contexte

Cette seconde ligne Ultimate est un petit miracle.
Je ne vais pas faire l’aigri de base mais, ayant été « éduqué » par les comics estampillés Marvel, ces dernières années me chagrinent, tant la qualité semble se faire de plus en plus rare au sein de leur production.
Dans ce marasme, quelques rares auteurs tirent leur épingle du jeu. Jonathan Hickman fait partie de ceux-là, méritant largement sa réputation d’architecte.

Après avoir redoré le blason des mutants lors d’une ère Krakoa mémorable, ce dernier se lance dans un nouveau projet : la relance d’un nouvel univers Ultimate.
L’évocation même de cette collection fait vibrer une corde sensible chez tous les nostalgiques de la grande époque Marvel. Lancée dans les années 2000 par Joe Quesada et Bill Jemas, son objectif était de renouveler les grandes franchises que sont Spider-Man, les X-Men et les Avengers, en s’épargnant de longues années d’une chronologie interminable.
Le succès immédiat est autant critique que public.
Malheureusement, au fil des années, l’univers Ultimate tombe dans les mêmes pièges que son ainé et disparaît lors de l’event Secret Wars, écrit par Jonathan Hickman.

Malgré tout, on retrouve quelques survivances tel que Miles Morales, nouveau Spider-Man et… le Créateur.
Résumer l’histoire du Maker ( Créateur en VF) n’est pas chose aisée. Pour faire simple, c’est le Red Richards de la terre Ultimate qui a viré psychopathe. On doit cette étonnante évolution à Jonathan Hickman (encore lui) lors de son run sur The Ultimates (1ère génération).
Ce personnage est sa création et ce n’est pas anodin de le retrouver comme élément moteur de cette nouvelle mouture, lancée en grande pompe en 2024.

Cependant, il ne faudrait pas se tromper. Ce nouvel univers Ultimate n’est pas un remake de l’ancienne version.
L’objectif y est bien diffèrent et, si la page redevient blanche, elle n’en est pas moins liée à l’histoire globale de l’univers Marvel.
Reste que l’idée est astucieuse, permettant à un nouveau lectorat de découvrir de nouvelles versions, parfois perverties, des héros et vilains de Marvel.
En arrivant sur la Terre 6160, le Créateur empêche l’avènement des super-héros, ce qui lui permet de mettre la main sur le pouvoir. Malgré tout, des opposants apparaissent.
Leur objectif : réparer le monde, en redonnant les clés de leur destinée aux futurs héros et héroïnes de cet univers.

Résistance !

La formation d’une nouvelle équipe

Paradoxalement, si Jonathan Hickman est l’architecte de la collection, ce n’est pas lui qui hérite de la série principale, lui préférant un titre plus « cool » : Ultimate Spider-Man.

Ainsi, c’est le duo Deniz Camp et Juan Frigeri qui ont en charge d’organiser la résistance.
Deniz Camp commence doucement à se faire un nom, notamment grâce à son immense prestation sur Absolute Martian Manhunter. Malgré tout, ceux qui savent ont déjà eu connaissance de ses projets indés, faisant de lui un des scénaristes les plus en vue.
Et, Ultimates a beau être un pur projet mainstream, il est le parfait exemple de ses nombreuses qualités d’écriture.

On aurait pu craindre que la tâche soit trop lourde. Conçue comme la charpente, liant toutes les autres séries entre elles, Ultimates ne pouvait échouer, au risque de faire s’écrouler toute la collection.
Heureusement, le scénariste a parfaitement compris sa mission, s’employant à créer un univers avec une histoire propre mais aux références marquées et détournées.
En effet, si Ultimates propose une version « moderne » de l’équipe des Avengers, la vision de Deniz Camp se veut respectueuse de celle des univers précédents (Ultimate comme 616), constituant la base d’une histoire originale et originelle.
Ainsi, cette première fournée de 12 numéros ( la série en comptera 24 ) se concentre sur une version des Avengers, dans un monde sous la coupe du Créateur.
Les héros ont été contraints. Certains ont été éloignés de leurs éléments créateurs (l’araignée pour Spider-Man, l’arc et les flèches technologiques pour Hawkeye), d’autres ont été emprisonnés comme Thor ou Captain America et certains ont même été éliminés.
Quelle que soit la méthode, la stratégie du Créateur fonctionne, séparant le monde en différentes factions que l’on découvrira au fil des pages.
Pour cette étape, on sent la patte de Jonathan Hickman et, si Deniz Camp utilise cette architecture mondiale, il se concentre davantage sur un de ses dirigeants les plus puissants : Hulk.
Effectivement, certains « héros » auront pris une autre route, choisissant des voies moralement plus répréhensibles.

Prenant son temps, le scénariste enchaine les épisodes auto-contenus, liés par un fil rouge oppressant : celui du compte à rebours. D’un point de vue structurel , ce choix peut paraître étonnant mais il permet à l’auteur de développer différentes thématiques, en se consacrant par moment sur un seul personnage de l’équipe. Ainsi, chaque épisode a sa propre tonalité, permettant d’explorer tous les aspects de l’univers Marvel, du super-héros classique au récit de monstre, de guerre, d’espionnage voire même galactique.
L’écriture de Deniz Camp s’avère épatante tant elle utilise, avec brio, tous les outils qui lui sont offerts, tout en multipliant les différents degrés de lecture.

Le comics se montre malin, notamment dans ses adaptations, allant jusqu’à mixer plusieurs allitérations à l’image de Tony Stark/Iron Lad ou Mister Fantastic/Fatalis.
Ces choix sont loin d’être anodins et expriment des intentions plus ou moins cachées. Ainsi, Fatalis est autant un écho au Créateur qu’au Mister Fantastic classique et à tout moment, on se demande quelle partie prendra le dessus.
Si, dans un premier temps, la composition de l’équipe reste classique, respectant même leurs adversaires initiaux ( Loki / Hulk ), les membres ne se comportent pas comme leurs homologues de la Terre 616.
L’exemple le plus flagrant reste Captain America qui, s’il reste un modèle pour l’équipe, ne peut plus représenter une Amérique à la solde d’un entrepreneur véreux : Midas, référence ultime à une création de Grant Morrison.
En effet, le Captain America original s’est réveillé dans un monde libéré de la tyrannie alors que celui des Ultimates découvre que ses actions n’ont, apparemment, rien changé.
Il en est de même pour Hank Pym et sa femme dont l’histoire originale est caractérisée par la violence conjugale. Or, la faiblesse psychologique d’Hank nous fait craindre le pire.
Et pourtant… Certaines révélations démontrent comment Deniz Camp manipule nos connaissances en s’amusant avec ce qui a déjà été fait et ce qu’on pense pouvoir être fait.

Ultimates nous gâte aussi en terme d’action et les affrontements, notamment contre Hulk, sont dantesques.
On retiendra aussi le voyage de Thor et Sif sur Asgard, d’une beauté graphique saisissante.

Ultimates joue parfaitement son rôle d’élément essentiel à une saga de grande ampleur. Maitrisant l’effet de tension, on explore une composition d’équipe qui, pour le moment, ne fait guère le poids face à ses adversaires.
Pourtant, l’espoir commence à naître, obligeant les différents dirigeants à intervenir contre des héros qui ne devraient pas exister.
À leur façon, Les Ultimates créent un mouvement de résistance qui grandit, échoue, se relève puis se remet en question pour ne plus être qu’une simple copie mais une version améliorée face à un monde dont la violence a, elle aussi, évolué.

Une oeuvre politique ?

Vous connaissez le crédo : « Tout est politique ! » auquel certain.es répondront : « Laissez nos comics en dehors de la politique ! »
Éternel débat sur le comics, simple outil de divertissement ou de réflexion ?
Deniz Camp semble donner sa réponse au sein même de la série !

Ultimates est une oeuvre riche, un véritable cadeau pour les fans de la première heure et une porte d’entrée fascinante pour tout ceux qui souhaite découvrir un univers foisonnant.
On est happé par le récit, de la première à la dernière page.
Côté divertissement, on a de quoi être ravi.

Mais, le scénariste ne s’en contente pas !
Les Ultimates ne sont pas considérés comme des Super-héros mais bien des terroristes. Ainsi ceux qui luttent contre l’autorité, aussi injuste soit-elle, deviennent les ennemis du monde dominant.
Le détournement de valeur et son utilisation par les dirigeants sont les spécialités d’une stratégie politique viciée, qu’elle soit américaine ou non. Après tout, n’est-ce pas en France qu’on qualifie les militants écologistes d’écoterroristes !?

Ultimates propose une version 2.0 des Avengers et le scénariste en profite pour rectifier certains aspects liés à l’histoire même des super-héros.
Pour la plupart créés entre les années 40 et 60, les super-héros sont en majorité des hommes blancs, ne représentant qu’une infime partie de la société américaine. Celle-ci était le reflet de leurs auteurs mais au fil du temps, cette représentation est devenue caricaturale.
Deniz Camp ne compte pas commettre la même erreur.
Certes, Captain America reste Steve Rogers mais il n’hésite pas à faire évoluer certains carcans, offrant le rôle d’Hawkeye à un amérindien en guerre contre les conglomérats exploitant les terres de ses ancêtres.
Ainsi, en marge de cette diversité, il égratigne aussi une histoire américaine peu regardante sur ses propres minorités.
On retrouve cet aspect dans l’histoire d’Hawkeye mais aussi celle de Luke Cage, devenant le symbole des violences faites aux afro-américains.
Quant à Miss Hulk, elle devient la victime collatérale des tests de la bombe gamma, proche des îles du Pacifique. La référence est évidente, faisant écho autant à l’histoire américaine que française.

De la même façon , le scénariste explore la manipulation de masse, notamment à travers le contrôle de l’information mais aussi de la culture, avec l’art, le cinéma mais aussi les comics.
La discussion entre Captain Britain et Hulk est d’ailleurs ironique en ce qui concerne ces derniers.

Au final, Ultimates, aussi mainstream soit-elle, est une oeuvre de résistance.
Aussi faillibles et peu nombreux soient-ils, ces héros et héroïnes sont une inspiration (voire une incitation) à combattre des politiques de plus en plus autoritaires.

Un graphisme impeccable

Je ne connaissais pas le travail de Juan Frigeri, pourtant Stormbreaker (dessinateur star de Marvel) 2025, avant la lecture d’Ultimates.
C’est dire comment mon intérêt pour Marvel s’étiole.

Son dessin découle d’un style à la mode depuis plusieurs années chez Marvel, dérivant de ce que j’appelle l’école « Stuart immonen« .
Les lignes sont claires, Le trait est maitrisé et détaillé. Les designs, aussi multiples soient-ils, sont inventifs, faisant la part belle autant à l’hommage qu’à la modernité.
Si sa touche personnelle, sur les nouveaux costumes, reste limitée, on retrouve une inventivité plus prononcée sur des vilains, que ce soit pour le Hulk « Zen » ou un Crâne Rouge dont l’identité risque d’en étonner plus d’un.
Sa mise en page est dynamique, reflet d’une maitrise parfaite des scènes d’action.
Du pur comics mainstream qui peut se montrer ambitieux notamment lors de l’épisode consacré à Thor et Sif, entièrement composé en splash page de toute beauté.
On notera une régularité constante, ne nuisant aucunement à la qualité de son travail. Sur 9 épisodes, il en dessine 10, laissant sa place à Phil Noto sur le #4 et à Chris Allen sur #9.

Si je ne suis pas vraiment fan de la patte graphique de Phil Noto, je trouve celle de Chris Allen, plus cohérente, apportant même une sauvagerie assez agréable au vu de l’épisode.
Sur ce premier deluxe, on trouvera aussi, sur l’épilogue, Stefano Caselli et sur One Year, Jonas Scharf, dans un épisode consacré au Fury de cet univers.

Dans l’ensemble, la partie graphique est de très bonne facture.

En résumé

Ultimates de Deniz Camp et Juan Frigeri est la nouvelle mouture des Avengers dans un monde où les Super-héros n'ont pu accomplir leur destinée. 

Partant d'un constat simple mais addictif, le scénariste explore la formation d'un groupe, résistant à l'ordre dominant.
Entre modernisation et adaptation, Deniz Camp réussit le pari fou de faire de cette série une porte d'entrée accessible (avec un peu de contexte) tout en récompensant le lectorat de la première heure avec de nombreuses références.
Les degrés de lecture sont multiples, qu'ils soient pour le divertissement ou pour la réflexion.
Ainsi, le scénariste en profite pour "diversifier" le concept de super-héros, l'adaptant à une époque trouble où la manipulation de masse et les persécutions sont devenues la norme.

Graphiquement, le style très mainstream de Juan Frigeri sublime une histoire ambitieuse, presque un miracle dans une écurie Marvel moribonde.

Ultimates ou quand le divertissement s'allie à la réflexion politique !
Bulles carrées

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