Dortmunder (Doug Headline / Jesus Alonso Iglesias)

Quand Andy Kelp vient voir son vieil ami John Dortmund pour lui proposer un casse imparable, celui-ci se montre méfiant.
L’idée est pourtant brillante : braquer une banque qui, pendant ses travaux, a déménagé ses fonds dans un mobil home. Il ne reste plus qu’à recruter une bonne équipe, établir un plan infaillible et surtout…. trouver des roues à cette banque pour la rendre mobile.
Qu’est-ce qui pourrait ne pas fonctionner ?

Gangster poissard

Un contre-poids à Parker

John Dortmunder a été créé en 1970 par le papa de Parker, Donald E. Westlake.
Imaginé par son créateur comme un double comique de son célèbre braqueur, Dortmunder est au centre d’une quinzaine de romans, ayant eu plusieurs adaptations cinématographiques et même une version bd de Christian Lax, intitulé Pierre qui roule.
Cet opus adapte Bank Shot, deuxième roman de la série, datant de 1972.
D’ailleurs, l’ambiance seventies est parfaitement retranscrite par cet album.

Contrairement à Parker, Dortmunder n’est pas un mauvais bougre. Loin d’être idiot, c’est avant tout un petit braqueur qui cherche à se renflouer, sans forcément user de violence.
May Bellamy, conjointe et caissière en supermarché, est au courant de ses activités, donnant son aval et allant jusqu’à participer au braquage.
May est une femme moderne. Elle décrasse l’imagerie de la simple compagne en se montrant souvent plus pertinente que cette meute de mâles.

Dortmunder n’est pas du genre à se jeter sur le premier coup à venir mais le plan semblait imparable. Peut être un peu trop d’ailleurs !
Cependant, Victor, ancien agent du FBI et neveu de Kelp, est une source fiable. Pendant sa fermeture, la banque a transféré ses fonds dans un mobile home, surveillé par « seulement » 7 gardes.
L’idée est simple : les neutraliser et trouver des roues pour rendre ce mobil home réellement mobile.
Un jeu d’enfant !

Braquage en mobil home

Pour cette nouvelle adaptation d’une oeuvre de Donald E. Westlake, Doug Headline adopte la même méthode narrative que sur Parker : un scénario fidèle, autant par son écriture que par sa tonalité, plus légère et humoristique.

Car si Dortmunder et Parker semblent avoir été écrits comme les deux faces d’une même pièce, ils n’en sont pas moins opposés sur de nombreux points.
Dortmunder est un petit braqueur, avec une certaine expérience, mais qui n’a pas la prétention de se lancer sur le coup du siècle.
Malgré tout, il a les contacts et une méthode parfaitement codifiée.
Ainsi, les règles d’un bon braquage restent les mêmes : avoir un plan, recruter une équipe d’experts et trouver un financement.

Pour l’équipe, on est sur le même type de profils.
À leur niveau, ils sont sûrement bons mais ils restent, au final, des bras cassés.
Stan Murch, par exemple, habitué aux petites arnaques, se balade continuellement avec sa mère.
Herman X, référence appuyé à Malcolm X, est un crocheteur aux capacités, disons, limitées. Quant à Victor, Il s’imagine plus en romancier qu’en braqueur de banque, même si ce milieu le fascine.
Au final, Dortmunder sort du lot par son professionnalisme et, au vu des multiples embrouilles qui lui tombent dessus, on comprend son agacement.

L’humour est omniprésent, entre cynisme et situations à la limite de la parodie. Les dialogues sont ciselés et percutants, s’amusant autant des caractères de ses personnages que de l’enchainement des situations, prenant la forme d’une cascade d’emmerdes sans fin.
Tout le monde en prend pour son grade : l’équipe de braqueurs, forcément, mais aussi les policiers à leurs trousses qui ne se montrent pas plus brillants. La scène devant le mobil home est un pur moment de comédie, proche des losers magnifiés par les films des frères Coen.

L’ensemble donne un album divertissant, parfait contrepoids à l’ambiance sombre et cruelle de Parker.

Un dessin haché

Par les choix graphiques de Jesus Alsonso Iglesias, on comprend qu’une ligne éditoriale s’établie pour les adaptations des romans de Donald E. Westlake.
J’avais mentionné tout le bien que je pensais du travail de Kieran. Malheureusement, je serais moins dithyrambique sur celui de Jesus Alsonso Iglesias.

Pourtant le dessinateur est talentueux et son album sur Les Daltons m’avait laissé un excellent souvenir.
Son trait, certes plus classique, était plus rond, plus travaillé en terme de design mais aussi d’encrage.
Sur Dortmunder, on sent qu’il tente de reproduire la stylisation de Kieran qui était déjà, à la base, un hommage au travail de Darwyn Cooke.
C’est d’autant plus dommage qu’au vu du décalage et de la tonalité de cet album, d’autres choix auraient été, sans doute, pertinents.

Dans l’ensemble, le dessin de Jesus Alonso Iglesias reste agréable mais cet aspect haché, croqué au vif, n’est pas totalement maitrisé.
Par contre, je trouve les couleurs d’Isabelle Merlet particulièrement réussies, rehaussant les dessins par des tonalités plus chaudes et des choix d’éclairages tranchés.

Au final, le trait Jesus Alonso Iglesias, trop proche de celui de Kieran, ne tient pas forcément la comparaison.

En résumé

Dortmunder de Doug Headline et Jesus Alonso Iglesias est une adaptation respectueuse et divertissante des romans de Donald E. Westlake. 

Imaginé comme un pendant comique à Parker, Bank Shot est un récit qui s'amuse de ce décalage, sans jamais tomber dans la parodie.
Le ton se veut plus léger, permettant à Dortmunder et son équipe de gagner en humanité, là où il perd en efficacité.

Le dessin de Jesus Alonso Iglesias respecte une charte graphique commune avec Parker.
Si ce choix reste logique, il manque de personnalité, surtout que la tonalité du titre permettait bien plus de décalage graphique.


Néanmoins, Dortmunder reste un divertissement haletant et amusant !

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