Escape (Rick Remender / Daniel Acuña)

Milton Shaw, pilote de bombardier, est envoyé en mission avec son équipe. leur objectif : détruire le canon Titan de l’Empire narénien.
Malheureusement, ils loupent leur cible et l’avion est abattu.
Dernier rescapé, Milton se retrouve en territoire ennemi, dans une ville dévastée par ses propres bombes.
Avec seulement 6 balles dans son chargeur, il doit survivre et tenir une promesse : terminer la mission pour que la mort de ses camarades n’ait pas été vaine.

En territoire ennemi

Avec la réédition de Deadly Class, on pourrait croire que les heures de gloire de Rick Remender sont lointaines.
Pourtant, le scénariste américain, par le biais de son studio Giant Generator, n’aura jamais été aussi productif. Or, entre Sacrifice, les soeurs Seasons ou même le plus anecdotique Holly Roller, la qualité reste au rendez-vous.

Certes, et Escape le confirme, le temps des ongoing semble révolu. Et même si je le regrettes, ce choix convient à un lectorat qui ne souhaite s’engager sur une longue série.
Ainsi, le concept du dernier projet de Rick Remender et Daniel Acuna les rassurera, d’autant plus que cette urgence à arriver au point final fait partie de son ADN.

Mourir en héros pour échapper à la vie

À première vue, l’intrigue d’Escape est assez classique. Et même si Rick Remender n’a jamais exploré le récit de guerre, la thématique de la survie en territoire ennemi n’est pas une nouveauté pour lui.
Deadly Class, The Holly Roller et même Seven to eternity, l’abordait de façon détourné.

Ici, l’idée est plus frontale mais elle est l’exploitée à travers l’anthropomorphisme et une guerre qui n’est pas sans rappeler notre propre histoire.
En effet, l’Empire narènien utilise une imagerie, renvoyant à l’Allemagne nazie, autant par les uniformes des soldats que par ses ambitions expansionnistes. D’ailleurs, en faire des chauve- souris est un choix des plus audacieux, évoquant une forme de terreur.
En face, les chiens, amis fidèles par exemple, reprennent les codes et l’idéologie de l’armée américaine, portant secours à une Europia envahie par le fascisme.
C’est un peu comme si Arrowsmith se confrontait à l’histoire familiale de Rick Remender.

En effet, il est difficile d’aborder ce personnage sans évoquer le point de départ de cette série. Dans bon nombre de ses projets, Rick Remender évoque sa propre histoire et celle de sa famille.
Escape débouche d’une envie : celle d’évoquer le passé de son grand-père Melvin Remender, un homme qu’il ne connaissait que par les histoires que lui racontait son propre père et les recherches qu’il a entrepriT des années plus tard.
Les deux Melvin ont quelques points communs. Ce sont des hommes simples, passant leur temps à vendre des baptême de l’air.
Pour Melvin Shaw, la politique extérieure ne l’intéresse guère et n’est apparement, pas plus valeureux qu’un autre.
Sa rencontre avec Ruth, une activiste, va bousculer sa petite vie tranquille. Il en est follement amoureux et à l’annonce de sa future paternité, il renonce à ce qu’il aime le plus pour elle : son avion.
Mais est ce que cette vie « ordinaire » peut lui convenir ?

Milton est un personnage complexe. Nous le découvrons en véritable baroudeur, un pur héros de guerre qui n’a pas froid aux yeux mais les origines de cet acte d’héroïsme est plus obscur.
Ces nouvelles responsabilités le pèse et il ne peut retrouver sa vie d’avant , et notamment l’aviation, que par un chemin : en s’engageant.
Comme beaucoup, il dira qu’il n’a pas le choix d’affronter la dictature nanèrienne même si pour cela il doit abandonner une femme enceinte.
Bien sûr, il lui fait une promesse qu’il lui est impossible de tenir mais Ruth n’est pas dupe. Elle sait que son mari a seulement besoin de s’échapper.
Il y a une forme de lâcheté de cet acte de courage.

C’est d’autant plus appuyé qu’on peut se demander si il a vraiment envie de rentrer à la maison.
Les actions de Milton sèment le trouble.
Quand les bombes loupent le canon, il a encore l’opportunité de fuir. Pourtant, il préfère faire demi-tour et risquer de périr pour un acte de bravoure inconscient, l’obligeant à tenir une autre promesse : celle que la perte de ses coéquipier n’ai pas servi à rien.
Milton se donne beaucoup d’excuse. il se lance dans une quête impossible sous le prétexte de protéger l’avenir de son fils.
Pourtant, il ne se demande jamais ce que pourrait être son avenir sans père !

La guerre sur tous les fronts

En réalité, Escape est oignon dont il faut éplucher toutes les couches.
La première est un récit d’action frénétique, aux multiples rebondissements.
La seconde est un écho au grand-père de Rick Remender, travers le portrait de Milton mais aussi, par certains aspects, celui de Müller.
Quant à la troisième, elle ne pouvait qu’être une réflexion sur la guerre, en résonance avec l’état actuel de notre propre monde.

Ainsi, le scénariste choisit consciemment l’imagerie de la seconde guerre mondiale, notamment pour faire un rappel à l’histoire de son grand-père, tout en se servant d’une vision commune à toutes et tous.
Pourtant, en choisissant l’anthropomorphisme et en éloignant son intrigue d’une réalité historique, l’auteur privilégie une forme d’universalisme dans ses interrogations, cherchant à dépasser le simple écho à une histoire passée.

La Seconde Guerre Mondiale, dans l’imagerie collectif, est un combat du « bien contre le mal », des défenseurs de la liberté contre le fascisme. C’est une guerre juste qui reste pour les américains, une preuve concrète de leur héroïsme.
Pourtant, la réalité est bien plus complexe.
D’ailleurs, dès le début, les avis divergent entre les soldats.
Milton, en grand sauveur qu’il s’imagine, ne fait pas dans la demi-mesure. Les chauves -souries méritent de crever.
Mais pour son coéquipier « buveur de thé » Flynn, la guerre n’est jamais le choix des civils.
Peut-on juger tout un peuple pour les choix de leur gouvernement ? En sachant que dans une guerre , ce sont les civils qui en pâtissent les premiers.
Cette question résonne cruellement avec une actualité, malheureusement chargé en conflit. Entre l’Ukraine, Gaza et l’Iran, non se rend compte que malgré toutes les justifications possibles, ce sont toujours les mêmes qui meurent : les civils.
Quand des enfants meurent dans un camp, il y a de grandes chances que d’autres enfants meurent dans l’autre. Il n’y a pas de justice et encore moins de dieu dans la guerre.
Le bien et le mal ne sont que des discours pour mieux faire passer la pilule mais au final , dans une guerre, il n’y a que des « méchants ».
Milton, en traversant les rues de cette ville en ruine, a à peine conscience que ces destructions sont de sont faits. Des dommages collatéraux diront certains.

Et même au sein de cet environnement, on y trouve une résistance.
Le cas de M. Müller est interessant. Comme Milton, il n’a pas choisi cette vie mais pour son fils et en souvenir d’une femme bien plus courageuse que lui, il prend le risque d’aider un soldat ennemi dont il ne comprend pas plus le combat.
Pourtant, Milton et Müller découle du même moule : ce sont deux pères. Le premier a choisi la guerre pour n pas prendre ses responsabilités alors que le second tente de faire du mieux possible pour le protéger.

Ambiance graphique hypnotisante

Je ne suis pas un grand fan de peinture numérique, trop artificielle à mon goût !
Malgré tout, dans le genre, Daniel Acuña sort clairement du lot. Si on estime, bien sûr, qu’il fait de la peinture numérique !

En effet, son encrage garde encore une grande place dans son dessin, ne laissant pas toute la primeur à la couleur, qui, pourtant, joue un rôle de liant absolument essentiel.
Néanmoins, Elle apporte une stylisation unique tout en créant des atmosphères immédiatement palpables, à l’instar de cette magnifique couverture, symbole de cette recherche esthétique.
Les jeux de lumières, les ombrages et les arrières plans brumeux donnent une sensation de réalité à un environnement, fonctionnant comme un personnage à part entière.

D’ailleurs, en terme de recherche graphique, nous sommes particulièrement gâté.
Les deux auteurs avaient déjà collaborés sur Uncanny Avengers mais Escape est un véritable révélateur de son talent.
Sa maitrise de l’anthropomorphisme est telle qu’on en arrive à le comparer au maître du genre : Juanjo Guarnido.
Et en terme de design historiques , alimenté par de nombreuses sources photographiques, il n’est pas sen reste.
Le premier chapitre, centré à l’intérieur du bombardier, est une pure réussite de retranscription historique , de mise en page et d’intensité.

En réalité, le dessinateur espagnol semble à l’aise sur tous les environnements. Dans les airs ou sur terre, on est ébloui par son sens du détail, ne laissant guère de place au hasard.

La patine graphique d’Escape est éblouissante, sans doute une des plus belles réussites de Daniel Acuña.

En résumé

Escape est le dernier grand projet de Rick Remender, accompagné par le non moins talentueux, Daniel Acuña.

Prenant ses origines dans l'histoire familiale
du scénariste, Escape est un récit dense, une course effrénée qui trouve son originalité dans un anthropomorphisme d'une rare pertinence.


Si l'intrigue, pour un récit de guerre, reste classique, elle cache en elle un sous texte puissant, une véritable réflexion sur l'imagerie du héros et sur les guerres de l'ensemble.

Car bien loin de n'être qu'un simple miroir déformant de la seconde guerre mondiale, les auteurs dénoncent toutes les horreurs d'un conflit, touchant pour une grande majorité les populations civiles.
Des citoyens qui pour certains d'entre eux, sont en désaccords avec les actions de leur gouvernement.
En cela , Rick Remender rejette toutes justifications idéologies, qui ne sont qu’un paravant pour l'inexcusable.


Graphiquement, Daniel Acuña déploie toute l'étendu de son art pour nous offrir, sans doute, une de ses meilleures prestations.

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