Mots Tordus et Bulles Carrées

Fraternidad (Thibault Vermot)

Certains romans sont des ovnis. Inclassables mais remarquables, ils tracent leur route dans le ciel de la littérature jeunesse en dehors de tout classement et de toute mode. C’est exactement le cas pour Fraternidad, le roman de Thibaul Vermot paru chez Sarbacane. Ancré dans la réalité de notre époque, avec ses problématiques et ses violences, il prend une forme versifiée qui le rapproche du théâtre. Mais aussi, par ses rebondissements, du roman de cape et d’épée. Et l’ovni (de 613 pages tout de même) ne tombe pas des mains avant la dernière page…

La plume et l’épée

Tout commence par un prologue. Brit est la grande soeur d’Ed Perry. Elle raconte comment, alors qu’il avait 8 ans, son frère a trouvé des épées d’entrainement. Elles avaient été abandonnées dans les poubelles du club d’escrime de leur ville du Devon, comté du sud ouest de l’Angleterre. Et comment ils se sont affrontés en jeu, partageant un moment de complicité qui ne se reproduira plus. A ce souvenir d’enfance lié à l’univers des romans de cape et d’épée se superpose également celui, plus douloureux, du départ de leur père du domicile familial.

On comprend, dès ces premières pages, que l’univers romanesque des duellistes va constituer un refuge pour ce garçon. En effet, sa réalité est faite de violences subies, de rejets et de tristesses.

Car, en effet, Ed est un jeune solitaire et marginalisé par les autres adolescents de son lycée. Pour tenir le coup face aux agressions verbales et physiques de Cliff et sa bande, au manque d’affection de sa famille et à son isolement, il devient, chaque vendredi, un cavalier, capé et armé. Un bretteur sans adversaire.

« Vivement que je vieillisse et que je parte d’ici. Alors seulement je pourrai prendre ma revanche, se disait-il des jours comme aujourd’hui où il finissait dans la poubelle. Et ça, c’est quelque chose qui était réellement arrivé, pas un de tes fantasmes impuissants, Ed. Dans la poubelle…! « 

« Si j’étais dans un roman, se disait parfois Edward, je claquerais des mains, ce rocher pivoterait et ouvrirait une porte, et je n’aurais qu’à descendre quelques marches pour me trouver ailleurs. Où je pourrais exister.
Mais il n’était pas dans un roman. Il vivait dans le monde normal, où trainaient des Cliff, des Mum et des Brittany. »

Rattrapé par la bande de Cliff, ses affaires sont brûlées et ils le laissent nu après son escapade. Ce sont deux ans de sa vie qui partent en fumée. Deux ans d’économies.

Mais Ed va s’accrocher à son rêve comme à un radeau qui l’empêche de sombrer. Il va travailler dur pour regagner de l’argent. Ainsi, il pourra vivre dans son propre espace (un grenier secret au-dessus du pub dans lequel il travaille). Et mener, la nuit, la vie dont il rêve : celle de Musketeer.

Rêver et rimer sa vie

Cet apprenti mousquetaire va en effet faire entrer son imaginaire dans la réalité. Alors qu’il travaille au pub de Tyron, le Scarlet Pimpernel, il entend une conversation entre 3 hommes . Ils ont l’intention d’agresser sexuellement une jeune femme dans la nuit. Revêtu de sa cape et de son épée, il va aller lui porter secours et devenir son sauveur.

« Ainsi qu’un vil barbon veut châtier un gandin, l’un des types sitôt brandit sa lourde batte ; Ed tremblotait toujours comme un bol de gelée anglaise, mais quelque chose dans son cerveau plissa le front et lui dit : « Casse-toi sur la gauche ». Et son genou gauche plia tout seul, de sorte qu’Ed esquiva le coup de batte qui prétendait lui enfoncer le nez à l’intérieur du visage. « 

Suite à ce sauvetage héroïque, Ed va décider de mener une bataille contre ce réel qui fait violence aux plus faibles et étouffe les rêveurs.

Et son rêve va trouver écho, grâce aux réseaux sociaux et en alexandrins, auprès de Selene. La jeune femme qui vit dans un pays de l’est de l’Europe et dont l’ancêtre était un authentique mousquetaire en France.

Les deux âmes romanesques, avides de justice et de vengeance, portées par le beau langage et la soif d’aventure, vont se retrouver pour créer leur Fraternidad.

Et, contre toute attente, celui qui était l’ennemi juré d’Ed va rejoindre la troupe dans sa voie de la revanche.

Pourquoi lire Fraternidad ?

Fraternidad est un roman dense et intense (autant d'un point de vue émotionnel que du point de vue de ses rebondissements haletants). Il est difficile d'en résumer ici les aventures tant elles sont nombreuses et pleines de suspense. La lecture ne laisse pas indifférent. 

Le roman pourra paraitre assez déstabilisant de par son écriture mêlant prose et vers. Mais les personnages, et particulièrement Edward, sont attachants et touchants par leur force de vie et leur passion pour l'univers d'un autre temps qui les emporte et les porte face aux difficultés. La langue, exigeante et riche, offre une dimension supplémentaire à cette histoire, comme le panache au chapeau de Cyrano.

Très cinématographiques et romanesques, les aventures des trois membres de la Fraternidad n'en restent pas moins ancrées dans la réalité de notre époque. Les thèmes abordés, tels que le harcèlement ou les violences en ligne, nous rappellent que l'adolescence est pleine de périls et de péripéties. Et que l'imaginaire et la force des récits de cape et d'épée, symboles de valeurs de courage et de combattivité, peuvent porter à accomplir de grandes choses.

COMMANDER SUR

Pour lire nos chroniques sur : De cape et de mots et Il était ma légende

Mots tordus

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Aller au contenu principal