Mon vrai nom est Elisabeth (Adèle Yon)

C’est en écoutant un épisode de l’émission l’Echappée sur Mediapart, animée par Edwy Plenel, que j’ai découvert Adèle Yon et son premier livre Mon vrai nom est Elisabeth. A la croisée de l’enquête familiale, de l’autobiographie et de l’essai, ce livre est un hybride original tant par sa construction que par sa sensibilité. Une lecture dont on ne ressort pas indemne.

La folie en héritage ?

Tout commence par un courriel à la fois précis et glaçant : celui du grand-oncle de l’autrice, le frère de sa grand-mère, qui annonce à 3 membres de sa famille son suicide et ses recommandations post-mortem. Puis d’une phrase prononcée par la grand-mère à sa petite-fille : « C’est le dernier chapitre de ton enquête. »

Adèle Yon enquête en effet sur sa famille et plus particulièrement sur son arrière-grand-mère Betsy, diagnostiquée schizophrène dans les années 50. L’autrice est alors chercheuse à l’ENS. Son ouvrage est tiré de sa thèse de doctorat intitulée « « Mon vrai nom est Élisabeth » : enquête sur le double fantôme ».

Le résumé qui accompagne sa thèse est le suivant :

Mon vrai nom est Élisabeth. Enquête sur le double féminin fantôme, est une tentative de prendre à la racine le désir de savoir de la chercheuse en sciences humaines. Où et comment naît une question de recherche ? Parties de l’examen du motif cinématographique du « double féminin fantôme » hérité de Jane Eyre et de Rebecca, mes quatre années de recherche se sont déployées autour d’une enquête sur mon arrière-grand-mère Betsy. Déclarée schizophrène, elle a été lobotomisée en 1950 puis internée pendant dix-sept ans à l’hôpital psychiatrique de Fleury-les-Aubrais. Dans ma quête pour comprendre ce qu’elle avait vécu et pour déconstruire l’influence qu’elle exerçait sur moi, j’ai retrouvé toutes les caractéristiques du « double féminin fantôme » : l’enquête familiale a été le chemin à emprunter pour décrypter ce motif, ses origines, ses manifestations, ses effets. Parallèlement, le point de vue situé duquel sourd cette enquête m’a invitée à questionner la manière dont nous produisons nos connaissances et à expérimenter d’autres formes de savoir. Que veut dire être remuée par l’archive ? La recherche en sciences humaines peut-elle adopter la forme d’un road-trip ? Ce que la recherche nous fait est-il constitutif de nos résultats de recherche ? Qu’impose la prise en compte de l’individualité de la chercheuse à l’écriture académique ? Les questions soulevées par cette enquête m’ont in fine conduite à explorer les modalités de dialogue existantes entre posture intime et démarche scientifique. Cette recherche adopte la forme d’un raisonnement abductif, partant de l’intuition d’une question de recherche pour se relier au cours du processus à plusieurs familles disciplinaires et méthodologiques.

Pour retracer la vie de son arrière-grand-mère Elisabeth et, plus encore, l’histoire de sa famille, Adèle Yon mène une enquête précise, interroge des témoins, s’appuie sur des lettres privées, consulte les archives médicales. Elle tente ainsi de dessiner, à travers les différents récits des membres de la famille, récits évidemment subjectifs et sensibles, la réalité de ce qu’a été la vie de Betsy, la « folle ».

Mais c’est aussi une enquête autobiographique car les troubles psychiatriques de son aïeule semblent avoir influencé les femmes de sa descendance. Et l’autrice s’est d’ailleurs elle-même interrogée sur ce point.

Si je devais qualifier la relation qui se noue alors avec cette arrière-grand-mère que je n’ai pas connue, si j’avais suffisamment de souvenirs de cette période obscure qu’est l’adolescence pour le faire, je dirais que son idée fait naître ma première véritable peur : celle d’être folle. Il est aussi possible que cet évènement advienne à l’inverse et que ce soit la crainte d’être folle, nourrie par la conjonction d’un certain tempérament exalté et d’une période acérée de la vie, qui installe durablement en moi le fantôme de cette aïeule.

Se perdre dans le labyrinthe de sa propre histoire

Disons-le tout de suite : la lecture de Mon vrai nom est Elisabeth est bouleversante.

Adèle Yon, en tant que chercheuse, revient régulièrement sur des documents authentiques : lettres, enregistrements audios, rapports scientifiques, échanges sur les réseaux, des photos… L’on y découvre le langage froid des médecins et des instituts spécialisés dans lesquels Elisabeth a été admise ou internée.

Car Betsy est tristement célèbre : elle est l’une des premières femmes à avoir été lobotomisée. Les pages qui concernent les « grandes heures » du Dr Walter Freeman aux Etats-Unis puis, plus tard, du Dr Marcel David en France sont glaçantes.

Plus ses recherches avancent, plus Adèle Yon découvre la puissance du patriarcat, de la pensée bourgeoise catholique oppressante et de la misogynie médicale.

Suis-je la seule à l’entendre, ce cri qui me déchire les tympans alors que je remonte les allées encombrées; pressée entre les rangées d’étagères ? N’est-ce qu’une élucubration de ma conscience, le fruit de ma terreur de l’oubli, de l’ensevelissement, de la disparition ? Ces rayonnages d’archives compriment mon thorax comme autant de petites stèles qui finissent par former ensemble un rocher, une péninsule, une montage, un sommet. Quand j’émerge de la pièce des archives par l’autre extrémité du bâtiment, j’ai l’impression de traîner derrière moi un millier de maux fossiles dont il me reviendrait d’épousseter la surface, de faire émerger les reliefs, les circonvolutions, le coeur solide en deçà duquel le temps ne s’écoule plus.

Plus que la folie, Elisabeth lui a transmis la colère. Celle des femmes libres qu’on voudrait garder « à leur place ». Des femmes qui ne se taisent pas, qui dépassent les limites. Des femmes indociles.

La question n’est pas : est-ce que la lobotomie guérit ? La question n’est pas non plus tout à fait : est-ce que les symptômes ont disparu ? La question est : est-ce que la lobotomie permet de limiter les préjudices que le comportement du malade porte à son entourage ? Ainsi, à la suite d’une lobotomie, une patiente est déclarée guérie en fonction de sa seule capacité à évoluer dans un milieu sans en troubler l’ordre. Une patiente considérablement abêtie, apathique, mais qui ne présente plus les symptômes pour lesquels elle a dû être internée en premier lieu, c’est-à-dire avant tout les symptômes de violence envers elle-même, envers son entourage ou envers le personnel de l’asile, est une patiente guérie. Cela implique donc que diminuer cognitivement ou affectivement un individu a dans certains cas moins d’importance que de le rendre conforme aux exigences de la communauté sociale. Sur la hiérarchie des risques, la mort ou l’incapacité mentale de certaines patientes passent après le désagrément que représente leur comportement.

Mon vrai nom est Elisabeth est aussi un plaidoyer pour la psychiatrie moderne, celle qui offre des droits aux patients internés, contre les violences subies.

Son livre est donc une confrontation avec l’histoire familiale mais également avec une certaine société. Adèle Yon redonne à son aïeule sa place et lui rend justice, au-delà des générations.

Pourquoi lire Mon vrai nom est Elisabeth ?

Mon vrai nom est Elisabeth est un récit qui se lit comme une enquête, un essai qui se vit comme un récit autobiographique, un témoignage familial qui se déploie en rhizomes pour nous offrir des réflexions sur la société bourgeoise patriarcale et la psychiatrie. Adèle Yon y juxtapose des écrits scientifiques, des lettres, des photos, des entretiens avec les membres de sa famille et les confronte à ce mythe familial de la folle aïeule, fantôme planant sur les femmes des générations qui la suivent. Un livre poignant et fort, à la forme hybride étonnamment sensible.
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