Immortal Thor (Al Ewing / Martín Coccolo / Ibraim Roberson)

Depuis que Thor a remplacé Odin en tant que souverain d’Asgard, il n’a guère eu le temps de revenir sur Midgard.
Alors qu’il pense s’offrir un peu de repos sur Terre, une entité mystérieuse, Utgard-Thor, l’attaque.
L’affrontement est intense mais le dieu du tonnerre ne fait pas le poids face à cet être supérieur.
Il ne doit son salut qu’à son frère Loki, l’éloignant bien malgré lui, de son adversaire.
Mais, si le dieu de la malice réclame la confiance de son frère, le doute s’instille dans l’esprit de Thor : et si tout cela n’était qu’une énième machination de sa part ?

Le mythe de Thor

Les lecteurs de comics sont habitués aux superlatifs, accompagnant les titres de superhéros. De Uncanny à Friendly en passant par les amazing, si certains ont pu laisser, la plupart sont devenus, avec le temps, interchangeables.
Pourtant, celui d’Immortal résonne particulièrement. Pour deux raisons, il est rare, seulement sa deuxième occurence, et est relié à un auteur unique : Al Ewing.
Utilisé pour la première fois sur Immortal Hulk, le scénariste proposait une relecture globale et ambitieuse de l’histoire complexe du colosse de jade.
Ainsi Immortal, plus qu’un superlatif, devient une promesse, portée par les connaissances et les réflexions d’un auteur passionné et érudit.
De fait, lorsque Marvel annonce l’arrivée du titre Immortal Thor, les attentes deviennent énormes.

Mais est-ce que l’histoire du dieu du Tonnerre a autant de potentiel que les multiples entités psychologiques de Bruce Banner ?
Il faut croire que oui !

Dieu parmi les dieux

Avec Immortal Thor, Al Ewing a pour ambition de réitérer son exploit sur Hulk : proposer une digestion globale de l’univers asgardien.
Et si l’atmosphère horrifique de son Hulk impressionnait, celle du Dieu du tonnerre allait reposer sur la fiction et ses interactions inattendues avec la réalité. Un beau programme !

Je ne l’apprendrais à personne mais le superhéros, créé par Stan Lee, Larry Lieber et ( surtout) Jack Kirby, est une réécriture très succincte de son homologue scandinave.
Cependant, ce point de départ d’ancrage suffit à explorer le concept du mythe tout en revenant sur sa transmission orale et forcément modulable au gré des générations.
En réalité, le Thor de Marvel n’est que l’une des nombreuses facettes d’un dieu aux multiples facettes.
Revenant à la base, le héros reprend ses accoutrements d’origines allant du costume classique à l’inévitable Mjorlnir.

Mais si le héros de Marvel en est une des incarnations, que sont devenus les autres ?
Pour répondre à cette question, Al Ewing reprend un élément de chronologie de Thor, rebaptisé pour l’occasion, Utgard. Ce lieu apparaît pour la première fois en 1985 dans X-men/Alpha Flight avant d’être réutilisé en 2004 dans Thor 85 et surtout en 2015 dans la série Loki : agent of Asgard par Al Ewing lui-même.
À partir de ces éléments, somme toute anecdotique, il met en scène un lieu où vivent des êtres immenses, sortes de divinités primordiales et surpuissantes.

Ainsi, les échelles de valeur sont décalées.
Si Thor restent un être extraordinaire pour les terriens, que représente t’il pour ces êtres immenses ?
Que peut il y avoir au dessus des deux, à part d’autres dieux supérieurs ?
D’ailleurs l’infériorité de Thor face à Toranos, Utgard Thor, ne fait aucun doute. Ce dernier méprise ce petit dieu qu’il considère à peine comme un insecte.
Il a beau être courageux, persévérant, il ne peut faire le poids face aux immenses pouvoirs de son adversaire.
Thor contrôle le tonnerre, l’Utgard Thor le crée.

Pour défaire cet ennemi, Al Ewing convoque une grande partie des détenteurs de la foudre pour une conclusion de première partie épique mais qui ne reste que l’ébauche du projet scénaristique.
Car, comme énoncé plus haut, si le récit est modulable, que deviendrait t’il s’il était entre de mauvaises mains ?

Manipuler la fiction

Car après tout, la mythologie n’est qu’un récit parmi d’autre.
Un récit dont le pouvoir ne peut être négligé.

Mais pour une bonne histoire, il faut tout d’abord un conteur.
Al Ewing connaît bien Loki. Il a dirigé sa destiné pendant quelques années, avant de devenir le scénariste à succès qu’il est.
Depuis, le personnage a beaucoup évolué, prenant des identités multiples et devenant bien plus que le fourbe demi-frère de Thor.
D’ailleurs leur relation n’en est que plus attachante, autant dans la sincérité de leur sentiment mais aussi cette façon de ne jamais se dire les choses directement.
Il n’en reste pas moins, en tant que dieu du mensonge, un manipulateur. Et en tant que tel, il est le plus à même à devenir le conteur d’histoire. Celui qui a la connaissance et qui la prodigue à un dieu du tonnerre pris dans engrenage dont il ne maitrise pas les codes.

C’est d’autant plus dangereux quand son histoire est au main d’un riche industriel sans scrupule.
C’est d’ailleurs la grande idée de ce Deluxe.
En reprenant, le Minotaure de Roxxon, création du mythique run de Thor de Jason Aaron, il en en fait le propriétaire d’un petit éditeur de comics : Marvel.
Or, en devenant le nouvel acquéreur de Marvel, il a entre les mains les aventures de Thor, du moins celle que les lecteurs de comics lisent mois après mois.
Est-elle réelle ? Peu importe, c’est celle que la majorité connaît.

Al Ewing, tout en brouillant les cartes entre réalité et fiction, démontre le pouvoir des histoires et comment les puissants cherchent à la manipuler.
Pour avoir Thor, Roxxon peut se créer sa propre version, capitaliste et acquise à la marque. La morale n’existe plus, seul compte l’argent.
L’image d’une entreprise n’hésitant à assumer la destruction de la planète pour assouvir sa richesse fait froid dans le dos, d’autant plus qu’elle correspond, malheureusement, à une réalité plus concrète.

Instabilité graphique

Comme mentionné déjà plusieurs fois, la production Marvel actuelle me laisse de marbre, la faute à des récits insipides couplés à des choix esthétiques, pas toujours du meilleur goût.
Pour être plus clair, j’ai l’impression qu’une grande partie des dessinateurs a trouvé refuge chez Dc comics ou en indé et qu’à côté, Marvel a du mal à renouveler son cheptel d’artiste.
La faute, sans doute, a une politique salariale des plus critiquable.

Malgré tout, on trouve encore, à l’image d’ Immortal Thor, encore quelques petites pépites.
Je ne connaissais pas le travail de Martín Cóccolo et si son style reste estampillé mainstream, il est particulièrement à l’aise pour la mise en scène d’affrontements dantesques.
Son trait est fin, plutôt élégant et généreux en terme de détail. Ses designs sont maitrisés, à l’instar d’un Utgard-Thor des plus impressionnants.
Il n’a qu’un seul défaut, il ne reste pas longtemps sur la série. Et rapidement, il laisse sa place à Ibrahim Roberson et Carlos Magno.

Sans être honteux, le trait d’Ibrahim Roberson est plus rugueux, sombre et manque par moment de finesse.
Le dynamisme n’est pas toujours au rendez-vous mais dans l’ensemble, il réussi à s’en sortir bien mieux que Carlos Magno qui semble à la peine sur le dernier numéro.

On notera la présence de Greg Land et son mimétisme photographique s’accordant à merveille à ce one shot consacré à une version capitaliste de Thor.

Immortal Thor reste, sur une bonne moitié de l’album, un bel ouvrage même si on peut regretter que Marvel ne puisse pas retenir ses artistes stars sur plus de 6 numéros surtout quand elle est de qualité.

En résumé

Immortal Thor d'Al Ewing et, entre autre, Martin Cócollo, se pense comme une relecture globale du mythe de Thor. 

Par le biais d'un affrontement dantesque face un être à la puissance ravageuse, Al Ewing revient sur la notion de mythe, sur ce qu'est une histoire, comment on la raconte et , surtout, comment on la transforme . Si la première partie pose tranquillement les pions d'une intrigue ambitieuse et ample, la seconde partie n'hésite pas à égratigner le rapport des puissants face à la manipulation de la vérité.
Ainsi, le scénariste brouille les cartes, mélangeant réalité et fiction, tout en démontrant le pouvoir du récit.

Graphiquement, la prestation de Martin Cocollo est impeccable mais ne tient que sur 6 épisodes. Son remplaçant, Ibraim Roberson a un dessin plus rugueux moins souple mais reste au dessus du dernier épisode illustré par Carlos Magno.
On notera la présence de Greg Las pour un one shot, avec un thor caricatural à souhait.

Un excellent premier deluxe, digne représentant de la marque de fabrique "Immortal"

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