Dans un futur proche, l’Europe fait face à de multiples catastrophes, provoquant une vague de migrations vers l’Ecosse.
Les migrants, entassés dans le port du Havre, sont réprimés par les forces de Police, n’hésitant pas à ouvrir le feu si nécessaire.
Liam, un de ces réfugiés, profite du chaos pour voler un passeport, fuyant le continent pour des territoires plus propices.
Mais est-il vraiment sûr que l’herbe est plus verte ailleurs ?


La fin d’une ère
Quand la roue tourne…

Plus les années passent, plus elles se ressemblent.
Les politiques s’emparent régulièrement de la question migratoire, la pointant continuellement comme la cause de nos maux les plus profonds.
« La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » proclamait en son temps Michel Rocard.
Une sentence reprise encore et encore pour excuser notre incapacité à trouver de véritables solutions à cette fameuse misère.
Mais imaginons seulement deux secondes que ce soient nous, européens, qui soyons à la place de ces réfugiés ?
C’est le propos de départ d’Islander, une oeuvre d’anticipation « coup de poing » de Caryl Férey et Corentin Rouge.
A-t-on besoin de présenter Carly Férey, romancier engagé, dont les oeuvres décrivent, pour beaucoup d’entres elles, des imaginaires chaotiques au service d’une critique sociale puissante.
Avec Islander, l’auteur, qui se « sent toujours du côté des opprimés », nous met carrément à leur place.
Ainsi, on découvre une Europe dévastée. Catastrophe climatique, politique ou guerre, nous n’en savons guère plus.
Mais, l’album, avec sa scène d’ouverture époustouflante, en montre les répercutions directes.
De nombreux réfugiés européens s’entassent, espérant obtenir un passeport pour l’Ecosse, seul pays qui accepte encore sa part de « misère ».
Le constat est terrible et explore, sans concession, tout cet environnement cauchemardesque : une foule en colère face à des hommes armés prêts à tirer au moindre dérapage.
Pourtant est-ce que la vie est meilleure à l’extérieur ?
Pas vraiment !
Les débats restent les mêmes et les politiques sont prêts à toutes les fourberies pour établir un ordre moral, prônant la répression et l’intolérance.
Ce sentiment est d ‘ailleurs exacerbé dans un pays frappé par ses propres soucis internes.
De fait, le réfugié devient un reclus qu’on refuse d’accueillir quelques soient ses conditions de départ, reniant toute forme de solidarité.
Pire, on exploite ceux qui ont osé fouler le sol de leur territoire, dans des camps de travail où la violence physique, morale et sexuelle devient la norme.
Un futur proche ? Cela dépend pour qui !
Survivre

Islander se divise en deux parcours distincts qui ne cessent de se croiser.
Il y a d’abord celui de Liam.
Si le jeune homme reste mystérieux, il s’engage, de la première à la dernière page, dans une course effrénée pour échapper à sa condition.
Il est un migrant illégal, sans aucun papier et prêt à tout pour survivre.
La scène du passeport symbolise ce moment où une personne décide de s’en sortir au détriment d’une autre alors qu’ils sont de même condition.
Cependant, Liam, emporté par l’action, comprend la portée de son geste mais trop tard.
Il en garde une certaine rancoeur mais il continue d’avancer.
De l’autre côté, on suit le professeur Zizek, accompagné de Livia et de sa soeur, Fransesca.
On comprend que ce ne sont pas des réfugiés comme les autres et que leur mission est toute autre.
Et effectivement, Zizek devient une sorte de rédempteur, celui par qui les solutions à tous les malheurs peuvent être trouvées.
À condition d’arriver à bon port !
Ainsi, la plupart semblent ignorer ce qu’ils ont à perdre dans cette histoire.
Dans une forme d’inconscience, chaque groupe est enfermé dans sa propre bulle et rares sont ceux qui pensent au bien commun.
Un dessin ultra réaliste

J’ai découvert le travail de Corentin Rouge tout d’abord sur Rio puis sur Sangoma, sa première collaboration avec Caryl Férey.
Dernièrement, nous avons pu le retrouver sur un épisode de Thorgal Saga, accompagné cette fois-ci de Fred Duval.
Entre chaque projet, l’auteur a fait d’énormes progrès mais son style ultra réaliste n’est pas forcément ce que j’apprécie le plus.
La technique est bluffante mais je regrette, très souvent, le manque d’empreinte forte.
Et, malgré une sublime couverture, je craignais un peu la même chose sur Islander.
Pourtant, j’ai été vraiment impressionné par la prestation du dessinateur.
La narration est aérée et nous embarque dans des décors vastes et saisissants.
À l’intérieur du camp de réfugiés ou à travers les plaines islandaises, on est soufflé par la minutie de détails.
Il en est de même pour les personnages auxquels le dessinateur accorde une grande attention.
Ils ont des traits marqués et leurs expressions vibrent à travers les cases, frappant l’esprit quand c’est nécessaire.
On peut regretter un manque de dynamise ou un encrage un peu plus prononcé mais dans l’ensemble, Islander est sans doute l’une des meilleures bandes dessinées de Corentin Rouge.
En résumé
Islander de Caryl Férey et Corentin Rouge est une oeuvre percutante et terriblement humaine.
Caryl Férey traite de la question migratoire en faisant des européens des réfugiés en quête d'une terre plus propice.
Ainsi, il nous met à la place de ceux que les politiques ne cessent de rabaisser, nous faisant vivre, à travers le parcours de Liam et de Zizek, leurs lots de drames et d'injustices.
Avec Islander, le scénariste redonne une individualité à des individus que les hommes politiques ne considèrent plus que comme groupes à dénigrer et exploiter.
À ce niveau, les débats politiques islandais ne sont que le reflet de ce que nous vivons actuellement dans de nombreux pays européens !
Corentin Rouge propose des planches d'une richesse folle, réalistes et particulièrement détaillées.
Grâce à une narration plus aérée, le dessinateur à toute la place pour développer des environnements et des personnages sans que cela ne nuise au rythme du récit.
Même si notre porte-monnaie en prend un coup !
Islander, prévu en trois tomes, propose un premier tome efficace, nerveux et foncièrement engagé.

