Smile et Peko sont des amis d’enfance. Ils fréquentent, plus ou moins assidûment, le même lycée et le même club de ping pong.
Peko, persuadé d’être un génie, vient s’entrainer en dilettante, attendant d’être confronté à un peu de résistance.
Et pour le jeune garçon, seul Dragon, joueur aux multiples victoires, semble être de taille à relever le défi.
Smile reste dans l’ombre de son ami et ne joue que par loisirs. Mais, petit à petit, il développe un talent et se fait remarquer par l’entraineur de l’équipe qui le prend sous son aile.
Jusqu’au jour où un joueur chinois débarque dans le pays du soleil levant et vient rebattre les cartes.


Destins croisés

Aussi étonnant que cela puisse paraître, je n’ai pas découvert Taiyo Matsumoto avec Amer Béton mais avec Ping Pong.
La série est loin d’être la plus connue du mangaka mais elle reste, à ce jour, le plus grand manga de Ping Pong et une oeuvre majeure de sa bibliographie.
Et avec un auteur aussi iconoclaste que Taiyo Matsumoto, il ne faut pas s’attendre à un shonen comme les autres, même si la structure respecte les bases du genre.
Ainsi, on retrouve le joueur surdoué, l’adversaire émérite, le rookie inattendu et le second couteau éternel.
De même, la ligne directrice reprend le schéma de la défaite pour mieux rebondir.
À ceci près que tout se joue dans les répercutions et les réactions des protagonistes.
Et derrière cette frénétique quête de victoire, le mangaka en profite pour se faire le prisme d’une adolescence résiliente et combattive.
En somme, il s’empare des codes pour mieux se les approprier.
Et pour cela, il met en scène une galerie de cinq portraits caractérisés, à l’instar d’Amer Beton ou de Sunny, par des pseudonymes.
Makoto Tsukimoto, aka Smile, est un des personnages principaux de Ping Pong.
Ami d’enfance de Peko, il se met au Ping Pong pour suivre son exemple.
Plutôt taciturne, son surnom lui a été donné justement parce qu’il ne sourit jamais. Pour lui, il n’a aucun talent particulier mais forcément, la suite lui prouvera le contraire.
Smile est sans doute le personnage le plus complexe ( et le plus « torturé » ) de Ping Pong.
Il a un rapport particulier aux autres qui peut le rendre antipathique.
Pourtant, cette froideur cache un certain mal-être et un besoin de se confronter à celui qu’il a toujours admiré.
Derrière cette histoire, il y a aussi celle d’une amitié légère, étrange, de deux amis que tout oppose.
Effectivement, Yukata Hoshino, aka Peko, est tout l’inverse.
À ce niveau, on retrouve assez bien les dynamiques de duo qu’affectionne le mangaka.
Ambitieux, à la frontière de la prétention, Peko se perçoit comme un génie.
Et il n’a aucune raison d’en douter, tant il est au-dessus des membres de son club. Au point qu’il en déserte allègrement les entrainements.
Or, fatalement, il va tomber sur plus fort que lui et la chute va être rude.
D’ailleurs le traitement de cet échec est assez intéressant.
Le traitement de Peko
Le jeune garçon ne se ressaisit pas tout de suite et choisit la facilité en abandonnant carrément le ping pong.
Héros annoncé du manga, il laisse cette place à son ami et devient un simple spectateur de ces exploits.
Au moins, un temps !
S’il n’en éprouve aucune aigreur, du moins en façade, on comprend qu’en réalité, il n’a jamais pris au sérieux ce sport.
Or, comme on peut le retrouver dans Slam Dunk de Takehiko Inoue, il n’y a pas de talent inné et chaque victoire se mérite, exigeant du travail.
Ainsi, il se retrouve inévitablement face à Smile, dernier obstacle pour devenir, enfin, le réel héros de cette histoire.
Les trois autres portraits sont les « adversaires »
Demon est membre de l’équipe de Dragon : les Sakuma. Son surnom est d’ailleurs un jeu de mot : Sakuma sans le s donne akuma, c’est à dire démon.
Loin d’être le plus important, il garde un rôle essentiel, notamment dans l’évolution de Peko.
Il symbolise aussi la rigueur, les règles et la hiérarchie des équipes de Ping Pong. Il est aussi la preuve qu’il y a une vie en dehors du Ping Pong.
Dragon est l’adversaire ultime. Celui contre qui tout le monde chute ou va chuter.
Là aussi, derrière un schéma classique, on retrouve une figure plus contrastée, plus humanisée que l’habituel némésis.
Surtout qu’une nouvelle fois, s’il respecte en grande partie les règles du genre, le mangaka va se jouer de nos attentes.
Enfin, Wenga Kon, joueur chinois, symbolise l’emprise de l’empire du milieu sur ce sport.
En réalité, là aussi, le personnage est plus subtil et évoluera au fil des pages.
Wenga est venu au Japon en pensant perdre son temps et pourtant, il en ressort avec les meilleures expériences de sa carrière.
Au final, comme une transition vers l’âge adulte, le dernier match amène chacun à accepter sa destinée qu’elle se fasse ou non dans ce sport !
La puissance d’une balle de ping pong

Si vous avez assisté à un match de Ping Pong, vous avez forcément ressenti la puissance de ces confrontations, où chaque point compte.
Or, comment adapter cette sensation en quelques coups de crayons ? Cela semble impossible !
Sauf si on s’appelle Taiyo Matsumoto.
Honnêtement, chaque rencontre est un moment de grâce esthétique.
Le trait est acéré, brut de décoffrage, et reste, encore à cette époque, assez unique en son genre.
L’auteur est en expérimentation continuelle. Chaque effet, chaque plan semble être le fruit d’une réflexion narrative où la puissance graphique s’allie au symbolisme quasi poétique.
Par des cadrages ciselés, des effets de vitesses courbés et une narration souvent astucieuse, le mangaka nous subjugue, sans jamais se répéter.
Mieux, plus on avance dans le manga, plus les matchs sont intenses et on reste le souffle coupé en attendant le dernier point.
Le manga date de 1996 et reste une prouesse graphique fascinante, qu’on aime ou pas le style du mangaka. Surtout qu’avec sa modestie légendaire, Taiyo Matsumoto estime que les derniers chapitres doivent beaucoup à sa découverte d’auteurs européens, Moebius en tête, lors d’un séjour à Angoulême.
Fort de son succès, Ping Pong a été adapté en live et en animé.
Masaaki Yuasa s’est chargé de l’animé et il est la combinaison parfaite de deux maîtres. Une pépite à découvrir absolument
Cela reste personnel mais Ping Pong est l’oeuvre qui m’a offert le plus de frissons. Et même des années après ma première lecture, je ressens encore ce goût de l’oeuvre parfaite.
En résumé
Ping Pong de Taiyo Matsumoto est, encore à ce jour, le meilleur shonen sportif, toutes compétitions confondues.
Le mangaka s'empare des codes du genre pour nous offrir un récit d'une grande richesse où se croisent cinq parcours aux destinées toutes différentes.
Entre amitié, résilience et combattivité, Ping Pong dépasse son cadre pour en faire une oeuvre sur l'adolescence et sur l'amitié à travers le sport.
Et graphiquement, c'est une leçon continuelle d'esthétisme, de puissance et de narration.
Si vous n'aimez pas les shonen sportifs, Ping Pong peut vous réconcilier !

