Jefferson (Antoine Ronzon)

Les enquêtes de Jefferson, un petit hérisson bien sous tous rapports !

Jefferson

Jefferson est un hérisson tout ce qu’il y a de plus banal.
La journée s’annonce paisible. Il y a bien eu ces fous d’humains qui ont failli l’écraser sur la route mais rien ne semble ternir sa bonne humeur.
En effet, il a rendez-vous chez M. Edgard, son coiffeur habituel, et espère que Carole, la nièce du gérant, sera présente pour s’occuper de lui.

Malheureusement, le sort s’acharne sur lui quand il découvre le corps inerte du coiffeur.
Pire, il devient le principal suspect de ce meurtre et n’a d’autre choix que fuir.

Heureusement, il peut compter sur son ami Gilbert pour le tirer de cette épineuse affaire.

Une petite enquête sympathique

Jefferson d’Antoine Ronzon est l’adaptation de la série éponyme de Jean-Claude Mourlevat.

Jefferson est un personnage, pour lequel on a une immédiate sympathie et le piège, dans lequel il tombe pousse encore plus notre affect pour le hérisson.
Il faut dire qu’il a tout du protagoniste qui ne demande rien d’autre qu’une vie paisible et sans encombre.
Mais la découverte du corps de M.Edgard, le coiffeur de la bourgade, bouscule fatalement cette routine.

L’intrigue reste assez classique, pour ne pas dire basique.
Jefferson est accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis et doit prouver son innocence.
Mais plus que lancé dans une recherche de coupable dont l’identité sera rapidement dévoilée, notre héros, aidé par son ami Gilbert, cherche à comprendre les raisons d’un tel crime.
Tout le monde aimait M. Edgard mais il cachait une double vie mystérieuse.
Pourquoi ? C’est justement ce que à quoi vont tenter de répondre nos deux protagonistes.

Gilbert, c’est l’ami idéal.
Leur amitié est sincère et attachante même si, d’un point de vue caractère, le jeune cochon est bien diffèrent de son ami.
Blagueur et fougueux, il voit dans cette histoire, un moyen d’échapper à la banalité du quotidien.
Et pour cela, il est prêt à toutes les manigances pour aider son ami. Déguisement, course poursuite et filature, le petit cochon se montre d’une grande bravoure, même si celle-ci l’amène à être parfois peu conscient du danger qu’il encourt.

Et effectivement, le ton tranche parfois avec l’esprit jeunesse véhiculé par cette aventure et ses personnages, autant par les risques qu’ils prennent que par les thématique abordées.
Antoine Ronzon capture parfaitement l’essence si particulière du roman de Jean-Claude Mourlevat.
Si l’album s’ouvre sur un monde anthropomorphique, l’espèce humaine fait rapidement son apparition.
Et comme souvent, l’humanité, en grande majorité, s’avère décevante, cruelle et antipathique.

Questionner notre rapport aux animaux

Une scène d’horreur

L’univers de Jefferson peut paraître étrange.

En effet, il se divise en deux parties.
D’un côté, on trouve des anthropomorphes doués de paroles et de l’autre, des humains avec leur propre espèce animale.
Or, on comprend que ces deux mondes ne sont pas séparés.
Ainsi, on est guère étonné de découvrir que nos animaux « intelligents » organisent des voyages touristiques en terres humaines.

Et cela amène forcément à certaines interrogations.
Les regards ne trompent pas. Le humains semblent effarés de croiser ces animaux se trimballant comme si de rien n’était.
Leurs animaux à eux se baladent au mieux au bout d’une laisse, au pire dans les abattoirs de la ville.
Faire face à cette forme d’intelligence devrait, d’ailleurs, les amener à une remise en question de leurs propres rapports avec l’espèce animale.
Mais on comprend rapidement que tout n’est pas si simple.

Si des groupes se forment pour défendre le bien-être animal, la cause est loin d’être gagnée.
D’une certaine façon, Jean-Claude Mourlevat et Antoine Ronzon mettent en question nos propres comportements
L’homme, fort de sa supériorité arrogante, estime avoir droit de vie et de mort sur certaines espèces.
La scène des abattoirs reste d’ailleurs un moment éprouvant, décrivant une violence inacceptable et non édulcorée.

Avec toutes mes contradictions, j’écris ces lignes avec sincérité.
Mais si, années après années, j’ai baissé ma consommation de viande, je n’ai pas encore réussi à passer le pas.
Donc la question se pose : si je croisais un hérisson et un cochon doués de parole, est-ce que j’aurais ce fameux déclic ?

Jefferson fait de son mieux

une lettre énigmatique

Alors que Jefferson est en pleine révision d’examen, Gilbert, son meilleur ami, l’appelle en urgence.
Simone a disparu en lui laissant une lettre où elle annonce son départ pour un changement de vie dont elle n’aura, selon ses dires, jamais l’approbation de ses amis.
Intrigués par ce mystère, Jefferson et Gilbert se lancent à sa recherche.

Une terrible emprise

C’est avec un immense plaisir que nous retrouvons notre attachant hérisson. Sa première aventure, accompagné par son meilleur ami Gilbert, avait été une excellente surprise.
Et si ce second tome, toujours adapté de l’oeuvre de Jean-Claude Mourlevat, n’est peut être pas aussi « fort » que le précédent, il conserve cette fusion parfaite entre le charme enfantin de cet anthropomorphisme et un traitement de sujet plus adulte.

D’une certaine façon, Jefferson fait de son mieux s’attarde sur la question de l’emprise.
En effet, la disparition de Simone pose question. Elle semble volontaire mais certains passages intriguent nos deux détectives en herbe et notamment Jefferson, pour qui il ne faut pas tellement plus pour le déloger de ses révisions.
Un peu comme Simone, et quoiqu’il en dise, il a besoin de bousculer la banalité de son existence.
Et pour une fois, c’est Gilbert qui est un peu plus sur la réserve. Enfin, au moins sur quelques pages …

La principale question est donc celle-ci : Qu’est ce qui a incité Simone à tout plaquer ? Et surtout, l’a-t’elle fait en pleine conscience de cet engagement ?
Ainsi, l’intrigue explore deux pistes.

La première est amoureuse. Simone se serait enfuie avec le mari d’une de ses collègues. Or, le lapin bodybuildé, est un coureur de jupon invétéré et il n’est pas certain que leur amie soit au courant de la situation.
Non sans un certain humour, on comprend que la rumeur n’est pas toujours justifiée, amenant à un délicieux quiproquo.

La deuxième est plus intéressante, reflétant le ton si particulier de la série.
Et si Simone avait été embrigadée par une secte, tenue par des humains, qui, définitivement, ne sont que dans les mauvais coups.
Je crois bien que c’est une des premières fois que je lis un récit décortiquant, avec précision et justesse, l’emprise sectaire.
Alors bien sûr, un peu comme Gilbert, on a envie de se moquer des absurdités débitées par Amenos, le guide spirituel humain, si celles-ci n’avaient pas autant de répercussions dans la vie des membres de la secte, allant de la paranoïa à, dans le pire des cas, l’arrêt de traitements médicamenteux.

Une nouvelle fois, la mignonnerie de ces animaux entre en confrontation avec le cynisme du monde humain, manipulateur, oppresseur et profondément détestable.

De l’album à la bande dessinée

Tourisme animalier

Avec cet album, Antoine Ronzon repousse la frontière des genres.
En effet, depuis plusieurs années, je remarque, avec un certain bonheur, que les digues entre album jeunesse, roman et bande dessinée s’effritent.
Dessinateur.rices et scénaristes s’amusent à passer d’un genre à l’autre sans que cela ne dérange plus personne.

À ce niveau, le cas d’Antoine Ronzon est particulier.
Avant d’oeuvrer à cette adaptation, il était l’illustrateur des romans de Jean-Claude Mourlevat.
Son dessin, monochrome et charbonneux, a apporté une empreinte graphique à l’univers du romancier.
Et c’est donc avec une certaine évidence qu’on le retrouve en charge de cette bande dessinée.

Cependant, il opte pour une approche légèrement différente avec une colorisation qui paraît essentielle au vu du public visé.
Si on retrouve la grâce de son trait et la maitrise technique, on perd peut être en beauté graphique.
De même, il se retrouve bloqué par une narration stricte, ne lui laissant que peu de place pour exprimer tout son potentiel.
Avec La folle et incroyable aventure du Chevalier Léon, nous avions évoqué en quoi le format album jeunesse offrait une plus grande liberté d’action à Vincent Mallié.
Sur cette adaptation de Jefferson, c’est un peu le contraire. Le gaufrier paralyse en partie son dessin et devient un carcan un peu étouffant.

Malgré tout, pour un premier essai, cette adaptation est une belle réussite, permettant à ceux qui n’auraient pas eu le plaisir de lire les romans de Jean-Claude Mourlevat de découvrir un personnage hautement attachant.

En résumé

Jefferson d’Antoine Ronzon est l’adaptation du premier volume de la série éponyme de Jean-Claude Mourlevat.

Cette aventure jeunesse, marquée par nos deux attachants protagonistes, Jefferson et son meilleur ami Gilbert, nous embarque dans des enquête
s et autres disparitions mystérieuses.
Dans un monde où les humains peuvent côtoyer des animaux anthropomorphes doués de paroles et de sentiments, comment peuvent-ils être à l’origine d’autant d’horreurs et de manipulations ?
Axé jeunesse, le récit ne cherche pas édulcorer la violence de son propos, ni la pertinence de ses sujets allant de la condition animale à l’emprise sectaire.

Côté dessin, Antoine Ronzon, illustrateur des romans, reprend ce rôle graphique avec maitrise, même si on le sent, par moment, un peu cadenassé par le fameux gaufrier de la bande dessinée.


Néanmoins, l’ensemble reste agréable, permettant la découverte de cet attachant héros de la littérature jeunesse.

Bulles carrées

Pour lire nos chroniques sur :

Pour lire Jefferson de Jean-Claude Mourlevat

Laisser un commentaire

Retour en haut