Les chants du cygne noir (Alex Alice)

1877
Alors que les empires français et anglais se disputent la possession de Venus, que Mars est occupée par les allemands, la colonisation des lunes de Jupiter commence tout juste.
Le Ring, territoire encore inconnu, attire les convoitises malgré les dangers encourus.

Sur la Lune, Benesh, une jeune indienne, échappe de justesse à la mort car, selon le baron Cokburn, « la vie d’une femme ne vaut pas une balle. » Mais, ce n’est pas le cas de son frère, ni du reste du village, exterminé par les troupes anglaises.
3 ans plus tard, elle incorpore les rangs du Prince of Whale, immense paquebot spatial, avec un seul objectif : la vengeance.

Hommage et développement d’univers

Avec Le château des étoiles, Alex Alice s’est lancé, dès 2014, dans une aventure aux proportions inimaginables.
Alors que l’histoire initiale était déjà ambitieuse, il propose à Alain Ayroles d’en explorer une autre branche avec Les Chimères de Vénus. Fort de ses 3 volumes, la saga complète un univers dépassant à chaque fois ses frontières.
Et de l’exploration, c’est justement ce que propose Alex Alice avec ce nouveau complément : Les chants du cygne noir.
L’idée est forte sur le fond comme sur la forme.
La forme, on la connaît : le manga. Alex Alice se frotte ainsi aux codes du média le plus populaire de la bd mondiale.
L’auteur n’a jamais caché ses influences, notamment celle des animés des années 80, des Mystérieuses cités d’or au plus méconnu Nadia et le secret de l’eau bleu.
Avec les chants du cygne noir, il s’attaque à une légende : celle du Captain Harlock, plus connu chez nous sous le patronyme d’Albator.

De quoi faire frétiller l’oeil des nostalgiques et des amateurs de manga ! Mais pas que… Les chants du cygne noir est, avant tout, une nouvelle étape pour un univers en totale expansion, devenant au fil des temps, une des sagas majeures de ces dernières années.

La vengeance est un plat qui se mange froid

La promotion et les libraires ont, à raison, insisté sur l’hommage au héros iconique de Leiji Matsumoto.
Néanmoins, Les Chants du cygne noir, est, en premier lieu, l’histoire de Beshen/ Ben, une jeune indienne qui a vu son frère et le reste de son village mourir sous ses yeux.
Ainsi, Alex Alice dénonce les ravages de la colonisation européenne. Au cours de notre histoire, les européens ont imposé leur autorité en Inde, en Afrique et dans bien d’autres espaces. Dans le monde d’Alex Alice, ces mêmes colons se tournent désormais vers l’espace.
Dans la droite lignée du steampunk, c’est une ressource nouvelle, l’éther, qui bouscule les avancées technologiques, tout en conservant les mentalités de l’époque.

Ainsi, Beshen ne doit sa survie qu’à sa condition de femme. Non par pitié mais par mépris !
Entre la cruauté et la misogynie crasse du Baron Cokburn, la jeune femme n’aura qu’une obsession : se venger.
L’indienne est une femme moderne, empreinte de féminisme, ne comptant guère se mettre sous l’autorité d’un homme. Ce n’est d’ailleurs pas anodin de la retrouver sous les traits d’un homme pour incorporer les rangs du Prince of Whale.
Le paquebot, sorte de Titanic de l’espace, reproduit, à sa façon, les inégalités sociales où les puissants festoient avec opulence alors que le petit peuple vit chichement dans les cales du navire.

Capitaine Lohengrin

Il est difficile de ne pas aborder ce qui semble être l’inspiration principale d’Alex Alice : Albator.
Le capitaine Lohengrin avec son bandeau à l’oeil vibre de charisme dès sa première apparition.
Alors certes, la capitaine, car c’est une femme, n’apparaît qu’au dernier tiers de ce premier volume mais elle fait déjà forte impression.

Le cygne noir qui n’est pas sans rappeler un autre vaisseau aux lecteur.rices du Château des étoiles, et l’autorité naturelle du capitaine évoque forcément le plus célèbre des pirates de Leiji Matusmoto. À moins qu’il se réfère à une autre de ses créations : Queen Esmeraldas.
Effectivement, on oublie trop souvent que le papa d’Harlock avait déjà imaginé, en son temps, une version féminine de son pirate, point névralgique à une grande partie de ses oeuvres.

Mais peu importe, Lohengrin est un personnage à part entière, dépassant très largement le cadre du simple hommage.
Si, pour le moment, l’équipage du cygne noir est à peine esquissé, on fait rapidement connaissance et certains d’entre eux nous semblent déjà proches.

Si ce volume peut paraître introductif, il est le soutien à une aventure qui risque, sur ses prochains tomes, de nous offrir son lot de surprises. En tout cas, la promesse est belle !

Le maître du manga français

Avec Les chants du cygne noir, Alex Alice met un bon gros coup de pied dans le petit monde du manga français.
De nombreux auteurs se sont lancés dans l’aventure et souvent avec succès. Yon de Camille Broutin en est un très bon exemple, La théorie du Ko de Mathieu Reynes en est un autre.
Cependant, Les chants du cygne noir monte la barre d’un cran.

Qu’il est loin le temps du Troisième Testament. D’oeuvres en oeuvres, Alex Alice est devenu un auteur complet, tout d’abord avec l’exceptionnel Sigfried et son amour de la fantaisie (là aussi, les références avaient leur importance ) et surtout Le château des étoiles où il procède à des changements esthétiques majeurs, reflétant un amour pour les animés de la grande époque et leurs couleurs chatoyantes.

D’ailleurs, sur la série principale, Alex Alice accorde une grande importance à la colorisation, partie intégrante de son processus graphique.
On retrouve cet esprit sur les magnifiques pages d’introduction en couleurs.

En définitif, on aurait pu craindre qu’en respectant à la lettre le format manga, il se mettrait une épine dans le pied en renonçant à la couleur.
Dès les premières pages, on est rassuré. Le trait est fin, minutieux et détaillé. Les aplats de gris remplacent astucieusement la couleur, apportant de la profondeur à l’ensemble.
Les designs sont toujours aussi élégants, que ce soit sur les vaisseaux ou les costumes des personnages. Ils sont la parfaite fusion entre technologie et référence historique. Un véritable régal.

Les scènes d’actions, même si elles sont rares, sont en adéquation avec les codes du manga et son utilisation des traits de vitesse.

On reste pantois devant cette maestria technique.

En résumé

Les chants du cygne noir d'Alex Alice est une nouvelle pierre à l'immense univers entamé avec Le château des étoiles. 

Après avoir laissé toute liberté à Alain Ayroles pour explorer de son côté avec Les chimères de Vénus, l'auteur revient avec un projet de manga français.
Et on peut dire que graphiquement, il met tout le monde d'accord.
Le trait est fin, minutieux, allant jusqu'à sublimer les codes du genre.
Par certains côtés, il m'a rappelé les rares oeuvres du regretté Kon Satoshi.

Pour l'intrigue, si ce tome reste introductif, il met en place les éléments d'une aventure, assumant pleinement ses références.
Si on pense au Harlock de Leiji Matsumoto, le choix d'héroïnes nous rappelle que le mangaka avait lui aussi créé la version féminine de son légendaire pirate : Queen Esmeraldas.

À noter que l'oeuvre peut se lire indépendamment des autres récits mais certains liens commencent à se tisser.
Bulles carrées

Pour lire nos chroniques sur :

  • Capitaine Albator

  • Lobo : le dernier Czarnien

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