Seule témoin des dernières paroles du vieux chien Lucky, la féline Fifi passe des années à transmettre son message au reste de la fourrière de Manfield.
Petit à petit, une musique résonne : « N’oublions pas Lucky ! ». Ainsi, avec l’aide de Titan, un féroce doberman condamné à « franchir la porte », la chatte prépare la révolution et, avec l’ensemble de la fourrière, se débarrasse de toute présence humaine.
Mais rapidement, des dissensions éclatent. Pour éviter que les chiens chassent les lapins, un espace de parole est créé, mettant en branle les prémisses d’un gouvernement.
Pourtant, aussi louable soit cette idée, peut-elle tenir avec le temps ?


Le nouvel Orwell
Quand Georges Orwell écrit La ferme des animaux en 1944, il exprime une crainte profonde pour le communiste et notamment le régime stalinien, qui transforme l’utopie marxiste en régime autoritaire, pour ne pas dire dictatorial.
L’allégorie était puissante et l’oeuvre devient un classique auquel on se réfère encore aujourd’hui.
Le multiples adaptations du roman ou ses hommages appuyés, à l’instar du Château des animaux de Xavier Dorison et Felix Delep, font partie des nombreuses émanations de cette mise en garde.
La fourrière des animaux est à mettre dans la même catégorie, même si le ton se veut, au vu de la situation, plus brutal.
Il faut dire que depuis 1944, l’image des Etats-Unis s’est fortement dégradée et le « protecteur de la démocratie » a petit à petit perdu de sa superbe.
Si le régime stalinien est une perversion des idéaux de la gauche, la présidence Trump est une vision « malade » des valeurs conservatrices, construites autour du mensonge, de l’humiliation et de la corruption.
Ainsi, La fourrière des animaux est une réécriture de la Ferme des animaux mais réévaluée autour de problématiques plus actuelles.
La ferme se transforme en une fourrière et les espèces sont classées autour des trois grands types d’animaux de compagnie : les chiens, les chats et les lapins.
Penser la démocratie

Tout débute avec un message.
À l’instar de celui des pères fondateurs, le message de Lucky fait l’effet d’un révélateur.
Autant pour la puissance du discours que pour le personnage iconisé par cette phrase : « N’oublions pas Lucky! ».
Résonnant tout d’abord comme un cri de ralliement, puis un rappel, ce slogan perd petit à petit de sa substance par une utilisation abusive, bien éloignée du message initial.
Dès les premières pages, le propos de Tom King est radical, ne cherchant aucunement à nous brosser dans le sens du poil. La destinée de Lucky en est un amer exemple. Alors qu’il entonne son message à Fifi, sa fin est déjà dictée par le pouvoir en place : celui des hommes.
À l’intérieur, les animaux ne sont pas grand chose. En cage, parqués par secteurs et séparés entre espèces, leur liberté a été restreinte au strict minimum
Pourtant, un vent révolutionnaire souffle sur les murs de cette « prison ».
En se référant à l’histoire américaine, Tom King imagine une Tea Party animalière. Alors que les américains se sont rebellés contre l’oppresseur britannique, les animaux s’unissent pour bouter les humains hors de l’édifice, faisant de l’endroit une nouvelle terre de liberté.
Ainsi, et de façon miraculeuse, cette coalition animale permet de faire front face à un ennemi commun.
Et forcément, des profils se détachent.
Il y a bien sûr Fifi, une chatte brillante, pragmatique mais à l’écoute. Terriblement attachante, elle ne cessera de se battre pour une vision progressiste, même si celle-ci l’usera avec le temps.
Elle est l’organisatrice principale de la révolte avec Titan, un chien redoutable et redouté.
Titan est extrêmement intéressant. S’il symbolise la force et la férocité des chiens, il est aussi celui qui a su imposer les premières lois égalitaires entre les espèces.
Hautement respecté, il se montre malheureusement peu visionnaire face au danger qui mettra un terme à cette brève utopie.
Ainsi, les joies de la victoire sont de courte durée et les différences amènent forcément à des dissensions.
En cela, le scénariste se sert parfaitement des caractéristiques de chaque espèce.
Les chiens sont puissants, dangereux mais fidèles à l’excès envers les humains. Les chats, eux, sont plus autonomes mais aussi plus individualistes. Quant aux lapins, leur faiblesse les oblige à rester méfiants.
Et à raison, ils sont autant la proie des chiens que des chats, posant les graines d’une future discorde.
Heureusement, et malgré un premier crime, Fifi et Titan comprennent que cette union ne peut tenir qu’avec des règles.
Ainsi, nous découvrons les premières ébauches d’une démocratie, où la parole de chacun compte. Des groupes de discussion se forment avec un chien, un chat et un lapin mais les blocages restent nombreux.
Seul un chef peut débloquer la situation.
Tom King a une vision très américaine du pouvoir, dont on découvre un ersatz de hiérarchie à travers cette république animalière en construction.
Les réflexions autour d’un sytème électoral le plus juste possible reflètent le système américain où les grands électeurs sont remplacés par le poids des animaux. Il est intéressant de voir que, malgré cette impression d’égalité sociale, le système s’avère sclérosé dès son origine.
Ainsi, après deux mandats de Titan, dont il a imposé lui-même les limites, puis ceux de Fifi, marqués par son progressisme, on découvre une alternance constance entre chats et chiens mais… aucun lapin.
Le bipartisme voit le jour, ne laissant que peu de place aux voies annexes.
À demi-mots, les chiens représentent les Républicains alors que les chats seront les démocrates.
On pourra s’amuser à deviner plusieurs présidents américains à travers les divers chefs de la fourrière avant l’arrivée, inévitable, de Piggy, le bouledogue.
Cette inégalité inconsciente mais constitutive est d’autant plus un problème que ce sont justement ces voies restreintes qui subissent le plus d’injustice.
Tant que le système protège les lapins, l’édifice tient debout mais que se passera-t’il quand un des chefs décidera de ne plus jouer le jeu de la démocratie ?
La fin d’un rêve

On ne peut commencer cette partie sans évoquer Piggy.
Son profil s’est, lui aussi, détaché lors de la révolution. Mais contrairement à Fifi et Titan, ce n’est pas pour son héroïsme mais pour sa lâcheté. Heureusement pour lui, personne ne s’en est rendu compte et il pourra profiter « jusqu’à plus soif » de cette usurpation.
Dans les premiers temps, Piggy est à la botte de Titan, reculant dès que le doberman montre les crocs.
Cependant, la situation va lui donner les moyens de ses ambitions.
Alors que le problème de nourriture se pose de plus en plus, certains animaux ont l’idée de produire des vidéos toutes mignonnes sur les réseaux sociaux pour récolter de l’argent.
Tom King s’amuse avec les trends d’animaux mignons qui inondent les réseaux. Rien de bien méchant jusqu’à ce que Piggy s’empare du poste, multipliant les pitreries, toutes plus idiotes les unes que les autres. Et cela fonctionne ! Plus le bouledogue se montre sous un jour peu flatteur, plus sa popularité explose et les fonds affluent.
La critique est féroce, dénonçant un des pires maux de notre époque : les réseaux sociaux.
Si l’idée originelle est innocente, elle dérive dès que l’utilisation en est dégradée. Or, alors que les dons devraient baisser, ils explosent, exprimant la bêtise et /ou le cynisme des contributeurs.
On pourrait faire un rapprochement rapide entre Piggy et Donald Trump dont la casquette rouge fait office de rappel.
Mais plus que la personne, Tom King s’insurge contre le symptôme d’une époque où un guignol se retrouve à être chef, justement parce qu’il fait le guignol et non pour ses compétences.
Et forcément, une fois au pouvoir, la situation se dégrade.
Là aussi, la vision du scénariste américain s’avère glaçante et sombre. On découvre avec stupeur la brutalité des premières décisions. Des lois sont annulées, des règles sont détournées, les fakes news affluent, amenant à des élections truquées.
Les lapins sont les grands perdants de ce changement.
À travers eux, Tom King dénonce la situations des immigrés américains tout autant que l’inaction des démocrates. Ainsi, les chats se mettent à imposer un pourcentage de lapins à protéger, sous prétexte que ces derniers se reproduisent trop.
Les lapins deviennent la valeur ajustable. Piggy pousse le cynisme jusqu’à leur promettre une protection qui, une fois l’élection gagnée, sera vite oubliée.
Cela ne vous rappelle rien ? Personnellement, je pense à tous ces mexicains qui ont voté Trump pour se retrouver ensuite expulsés par l’ICE.
Seule Fifi cherche à résister à l’oppresseur.
Mais, comme tout « bon » tyran, Piggy réprime la résistance par la violence, imposant des restrictions de nourriture à la chatte.
Ce dernier acte écrase le dernier clou du cercueil de cette démocratie animalière.
À l’instar de La ferme des animaux et à l’opposé de l’optimisme béa du Château des animaux, le final est particulièrement cruel.
On pourrait y voir une forme de défaitisme tant la conclusion résonne de désespoir. Plus qu’une mise en garde, on a l’impression de se rendre compte, un peu tardivement, que nous sommes, nous aussi, enfermés dans cette fourrière.
Le message est d’autant plus fort qu’il vient d’un auteur américain dénonçant les dérives de son propre gouvernement.
Pour le moment, le Piggy de la réalité n’a pas totalement détruit la démocratie et des élections approchent…
En espèrant que nous ne finirons pas tous et toutes derrière la porte !
Une approche graphique (trop ?) réaliste

Malgré une longue carrière, Peter Gross reste un artiste méconnu, notamment pour le public français.
Pourtant, il fait partie de la génération DC Vertigo, ayant participé à des titres aussi prestigieux que Shade : the changing man, Lucifer ou Unwritten.
Il a aussi collaboré avec Mark Millar sur The Chosen. Il n’est donc guère étonnant de le retrouver sur une oeuvre aussi politique que La fourrière des animaux.
Malgré tout, on pourra tiquer sur ce choix de réalisme. En un sens, le travail de Peter Gross est assez exceptionnel. Les attitudes animalières sont parfaitement retranscrites, tout en gardant une forme d’expressionnisme essentiel à la diffusion de l’émotion.
Malgré tout, la forme peut paraître en décalage avec un fond certes virulent.
En effet, un contrat est passé avec nous afin qu’on accepte que les humains n’interviennent pas frontalement et qu’en prime, ils participent au financement de ce nouvel état.
Si le symbolisme est extrêmement puissant, la forme est peut être un peu trop stricte et aurait mérité, sans doute, plus de fantaisie.
En cela, l’approche de Felix Delep sur Le château des animaux me parait plus en adéquation avec une souplesse dans l’anthropomorphisme, sans pour autant renier le réalisme animalier.
Néanmoins, le dessin reste de qualité, ne nuisant aucunement à la qualité d’un album qui restera comme une des oeuvres les plus marquantes de cette année 2026
En résumé
La fourrière des animaux de Tom King et Peter Gross est une réécriture magistrale de La ferme des animaux de Georges Orwell.
Par cette révolte, le scénariste américain explore la création d'un nouveau type de gouvernement, laissant une place égale aux 3 races de la fourrière : les chiens, les chats et les lapins.
Et si les premiers temps laissent entrevoir de belles promesses, les discordes s'amplifieront, délaissant le pouvoir au pire de tous.
Les allégories, aussi évidentes soient-elles, n'épargnent personne. Tom King dénonce autant la folie et la bêtise des uns, que l'inaction et la faiblesse des autres.
Le constat est lourd et pessimiste sur les années à venir, à l'image d'une fin de récit terriblement cynique .
On pourra peut être reprocher aux dessins Peter Gross d'être trop réalistes et en décalage avec certaines propositions "fantaisistes" du scénario mais, dans l'ensemble, la fourrière des animaux est une véritable claque dans la tronche.
On espère que le coup de pied aux fesses sera salvateur !

