Les navigateurs (Serge Lehman / Stéphane De Caneva)

Max, Arthur et Sébastien se sont rencontrés au lycée dans les années 80 et sont rapidement devenus inséparables.
« La bande du Panorama », comme on les surnommait, a été rejointe, par la suite, par une jeune fille au caractère bien trempé : Neige.
Les 3 garçons sont restés proches mais Neige s’est évaporée pour ne réapparaître que 30 ans plus tard.
Revenant dans sa maison familiale, elle en profite pour inviter ses anciens amis, et surtout Max avec lequel elle a eu une idylle amoureuse.
Elle en profite pour leur montrer sa découverte : la tapisserie de sa chambre recouvrait une fresque aussi magnifique qu’étrange.
Ils n’imaginent pas encore que cette peinture va bouleverser leurs vies !

Un art viscéral

Je voue une réelle admiration à l’inventivité constante dont fait preuve Serge Lehman.
Romancier, passionné de comics et de littérature en générale, il prône un amour immodéré pour les grandes sagas qui peuplent les différents continents de notre planète.
De La brigade chimérique à Saint-Elme, le scénariste romancier englobe cette culture commune pour créer des univers originaux et passionnants.
J’ai d’ailleurs une théorie, ou du moins un rêve inavoué.
Il a déjà tenté de créer plusieurs connexions autour de La brigade chimérique et, même si la sauce n’a pas réellement pris, l’ambition était bien présente.
Je me demande si, depuis L’Homme gribouillé, il ne tente pas la même chose dans un univers teinté de fantastique, de contes et autres folklores.
Si on prend ce dernier et qu’on y rajoute Saint-Elme et Les navigateurs, on retrouve un ton, une ambiance commune.
Attention, on est peut être là sur un simple délire de fan, surtout que, jusque là, rien n’appuie cette thèse.
Il n’y a eu en effet aucun rapprochement, ni le moindre easter eggs pour attester de cela.
Mais le rêve est permis après tout !

En attendant, Les navigateurs pose une nouvelle pierre à cet édifice.
Et si une peinture nous emmenait aux confins de l’étrange ?

Ami.es pour la vie ?

Une amitié forgée par des passions communes

Les navigateurs se centre tout d’abord autour d’un trio d’amis.
Les personnages ont toujours été des canevas essentiels pour les histoires de Serge Lehman.
Il fait d’eux les capteurs d’une humanité contrastant avec les bizarreries de ses créations.
Ils ont une vie, un métier et même une famille pour certains. En somme, ils existent !

Max, Arthur et Sébastien n’ont, a priori, rien en commun.
C’est l’arrivée de Max qui lie l’ensemble du groupe et ce n’est donc pas un hasard s’il se retrouve être le narrateur de l’histoire.
Il est celui vers qui on se tourne et qui, au fond, nous ressemble le plus.
Sa situation familiale et sa vie personnelle en font un personnage attachant mais assez commun.
Il devient un acteur désigné mais pas franchement volontaire de cette histoire. À de nombreuses reprises, il tentera de se dérober.
Il n’a pas la carrure du héros. Pourtant, une partie de l’intrigue tourne autour de sa relation avec Neige, expliquant son implication.

Sébastien est plus austère mais aussi plus obscur. Fils d’un directeur éditorial, il n’ a rien du lycéen lambda, si ce n’est un attrait pour le rock.
S’il a gardé des liens forts avec Max, on le sent plus distant envers Arthur. Il faut dire qu’ils sont un peu les faces opposées d’une même pièce.
Assez paradoxalement, Serge Lehman reste flou sur certains de ses agissements, nous amenant à nous poser divers questions à son sujet.

Arthur est l’iconoclaste de la bande. Le sac vissé au dos, il est prêt à partir à l’aventure dès que celle-ci pointe le bout de son nez.
Fougueux, un peu brusque, la vie ne lui a pas fait de cadeaux et ses rêves de liberté se sont brisés face aux tragédies de la vie.
Comme chacun de ses amis, il cache un traumatisme, résumant ses forces et ses faiblesses.
Derrière cette façade chaotique, on a un personnage persévérant, bien plus apte à affronter les défis qui se présente à lui.
D’ailleurs, on connait l’attachement de Serge Lehman pour les symboles et on peut se demander si le choix du prénom est anodin.

Cette question se pose aussi pour Neige.
La jeune adolescente aux charmes certains n’a a priori rien à faire avec eux.
Pourtant, un projet de journal et une appétence pour la photographie l’amènent à intégrer la bande.
D’une certaine façon, sa présence chamboule le groupe dans les années 80 et son retour en fera de même en 2010.
La jeune fille symbolise beaucoup. Notamment pour Max qui voit en elle un amour perdu, marqué par un secret commun.
À l’image des grands récits, le fantastique est un prétexte pour dévoiler de profonds traumatismes.

Le passage vers un autre monde

Un cri d’horreur

Qu’on prenne L’homme gribouillé, La brigade chimérique ou Saint-Elme, Serge Lehman s’inspire d’un folklore culturel global pour créer sa propre mythologie.
Une mythologie unique pour chaque récit mais qui pourrait très bien vivre dans le même univers.

Celle des Navigateurs tourne autour d’un lieu, la Seine et d’un peintre que personnellement je ne connaissais pas : Odilon Redon.
Un auteur, dont les œuvres s’inspirent de l’étrangeté d’un Edgar Poe.
À partir de cet élément réel, le scénariste tire le fil et donne à ce peintre un disciple, Ferdinand Krebs, dont Neige trouve une fresque cachée sous une tapisserie de sa maison.
Cette peinture hypnotisante dévoile un monde parallèle et bouscule le réel, en réveillant des créatures enfouies sous cette couche de tapisserie.
Le « gardien » plonge dans nos peurs primales, nous rappelant que ce monde n’est pas accessible aux communs des mortels.
Le point de rupture arrive sans crier gare.
L’ambiance se veut plus viscérale, presque paranoïaque. Certains évènements nous font même basculer dans l’horreur insondable de l’inconnu.

Cet ensemble donne un récit, notamment sur sa dernière partie, fascinant voire terrifiant mais dont la fin provoque une certaine frustration.
La dernière image, notamment, est la promesse d’un combat épique auquel on n’assistera pas.
Cependant, cette frustration prolonge la sensation toute particulière que cette lecture nous a procurée.
Celle d’être petit à petit envahi par une irréalité vertigineuse dans laquelle on ne trouvera pas toutes les explications.
C’est assez fascinant de voir comment Serge Lehman joue avec nos attentes.
On quittait déjà Saint-Elme sans avoir toutes les réponses.
Avec Les navigateurs, il pousse le vice encore plus loin mais s’aligne, d’une certaine façon, sur la tradition du récit fantastique.

Des choix esthétiques intrigants

Un choix de tonalité énigmatique

Stéphane De Caneva est un collaborateur régulier de Serge Lehman avec qui il a co-créé Metropolis.
Il a aussi pris la suite de Gess sur le second volume de La Brigade Chimérique.

Le trait de Stéphane De Caneva reste classique, semi-réaliste avec de fortes accointances avec le monde des comics. On notera d’ailleurs que Max ressemble beaucoup à Red Richards.
Avec cette tonalité grise, son trait a un peu de Charlie Adlard même s’il n’a pas forcément sa puissance émotionnelle.
Si je peux paraître un peu plus réservé sur la partie graphique, je lui trouve néanmoins de nombreuses qualités, notamment en termes d’expressivité et de narration.
Certaines planches retranscrivent parfaitement l’effroi ressenti par les personnages.

Malgré tout, je pense que ce choix de colorisation ne l’aide pas vraiment.
Les scènes de pur noir et blanc sont maitrisées mais manquent de folie.
Quant aux autres, avec ce filtre gris constant, elles ont tendance à accentuer une forme de rigidité, même si elles décuplent certaines ambiances.
Il est à noter que je n’avais pas saisi les raisons d’une telle colométrie.
Je pense qu’elle cherche à rappeler la période noire d’Odilon Rebon et sa technique au fusain.
Si l’idée est intéressante, je reste plus sceptique sur la réalisation, même si, au final, et c’est l’essentiel, l’ensemble graphique reste cohérent.

En résumé

Les navigateurs de Serge Lehman et Stéphane De Cavena est un récit passionnant, nous emmenant dans l'imagination débordante du scénariste romancier. 

Prenant sa source auprès d'un artiste méconnu du 19e siècle, Serge Lehman nous convie dans une intrigue obscure où d'étranges créatures débarquent dans la vie "banale" d'amis d'enfance.
Serge Lehman diffuse des ambiances teintées de mystères, de conspirations agrémentées de zones d'ombres qui ne seront pas toutes éclairées.
On se laisse emporter jusqu'à une fin "frustrante" mais prolongeant parfaitement cette sensation d'irréalité.

Stéphane De Caneva illustre l'ensemble de façon efficace, même si son trait est légèrement atténué par des tons essentiellement grisés.
Si cela ne nuit en rien à la richesse de l'album, elle donne l'impression désagréable d'un filtre constant.

Mais peut être, est-ce un filtre sur la réalité...

Dans tous les cas, Les navigateurs est une nouvelle réussite du scénariste qui pose encore une pierre à son édifice : le "Lehmanverse".

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