Mots Tordus et Bulles Carrées

Middlewest (Skottie Young / Jorge Corona)

Depuis le départ de sa mère, Abel vit seul sous l’autorité de son père, Dale.
Exigeant, il n’accepte aucune erreur de son fils.
Abel encaisse mais, lors de leur dernière confrontation, il dépasse les limites en insultant son père de « connard ! ».
Cet affront fait surgir chez Dale une terrible rage le transformant littéralement et oblige Abel à prendre la fuite avec pour seul compagnon le Renard.
Mais l’homme compte bien retrouver son fils, même si pour cela il doit quitter lui aussi le Middlewest.

Échapper à son héritage

Une quête initiatique fantasmagorique

Voyage à travers une Amérique fantasmée

Middlewest de Skottie Young et Jorge Corona a tous les codes de la quête initiatique.
Partant des souvenirs d’enfance du scénariste sur son Midwest natal, on découvre un espace rural isolé, fonctionnant presque en autarcie.
Un petit village, une campagne profonde, un père autoritaire, un boulot répétitif et des amis qui ne sont pas vraiment de bons conseils, voilà les conditions de vie du jeune adolescent.
D’ailleurs, le premier chapitre fait peu d’emprunt à la fantaisie et, si on met de côté ce Renard un poil bavard, la vie d’Abel est terriblement banale, pour ne pas dire ennuyeuse.

Certes, son départ se fait de façon contrariée.
Il ne cherche pas à quitter le Middlewest. Pourtant, tout semble l’y prédestiner.
Pour qu’il y ait une quête, il faut un but. Et il est évident que la fuite d’un père colérique le dirige vers une mère certes absente mais symbole d’apaisement.
Partant de cet objectif simple, l’adolescent, accompagné de son étrange animal de compagnie, va découvrir la beauté et les dangers du monde extérieur.

C’est à partir du second chapitre que Skottie Young développe réellement cet aspect.
On découvre cet environnement par sa faune, sa flore et des lieux exubérants marqués par de nouvelles rencontres.
En effet, chaque étape est liée à un nouveau personnage faisant évoluer le périple d’Abel vers une direction qu’il ne semble pas maitriser.
C’est d’ailleurs tout à l’image du personnage. Le voyage, d’une certaine façon, symbolise l’état d’esprit fluctuant du jeune garçon.

Inévitablement, ces épreuves l’amènent à se découvrir.
Que ce soit par les multiples joutes verbales qu’il aura avec son renard ou Bobby, Abel fait face à ce qui le terrifie le plus : devenir comme son père.
Le souffle est épique et les défis seront nombreux jusqu’à la confrontation finale qui n’est pas forcément celle que l’on attendait.

Une colère générationnelle

une colère incontrôlable

Si avec Celui que tu aimes dans les ténèbres, Skottie Young utilise l’horreur pour dénoncer les violences conjugales, il en fait de même avec la fantaisie en s’attaquant cette fois-ci à la violence parentale.

Avec Middlewest, il est plus frontal.
La colère de Dale qui confine à la fureur, saute à la gorge dès le premier chapitre.
Le père de famille est autoritaire et brutal, n’hésitant pas à user de violence pour punir les errements de son fils.
Le scénariste ne cache pas les raisons de cette frustration : il lui reproche le départ de sa femme.
S’il s’était arrêté à cet aspect, on n’aurait eu aucun scrupule à détester cet être abject.
Mais l’approche du scénariste se veut plus subtile, cherchant à éviter la caricature par un jugement trop hâtif.
Cette raison primaire n’explique en rien l’ancrage profond de cette colère masculine.
Car Dale la porte en lui mais on comprend rapidement qu’Abel lutte aussi contre une rage intérieure qui le dévore à petit feu.

Et c’est là toute la force de Middlewest.
Le monstre qui a gangrené son père peut, à tout moment, s’emparer du fils.
Le Renard, au moins un temps, servira de contrepoids mais plus ce sentiment gagne en puissance, moins celui-ci aura d’impact sur le jeune enfant.
D’ailleurs, la relation entre Abel et le Renard rappelle étrangement celle du Petit Prince. La noirceur du monde en plus, la poésie en moins.

La quête du jeune garçon est intérieure mais aussi familiale.
Pour comprendre sa colère, il doit comprendre celle de son père et son voyage lui donnera le moyen de mieux appréhender le passé de sa famille.
Au fond, la question primordiale est celle-ci : un père violent amène-t-il forcément son enfant à devenir violent ?
La réponse de Skottie Young sonne avec gravité et démontre qu’elle ne peut pas se contenter d’une réponse simple.
D’ailleurs, si la responsabilité du père est pointée du doigt, il ne faudrait pas ignorer celle de la mère qui brille par son absence.

Au final, pour mieux se reconstruire, la meilleure des solutions est peut être de se créer une nouvelle famille.

Un style cartoonesque

Une tempête ravageuse

Comme beaucoup, j’ai découvert le trait de Jorge Corona avec Middlewest.
Et honnêtement, même sur la première édition, certes en format réduit, ce fut une baffe énorme.

Le style cartoony du dessinateur colle à merveille aux ambiances du comics.
C’est graphiquement puissant. L’encrage est épais, rugueux et les multiples effets rendent certaines scènes époustouflantes, notamment celle de la tempête.
L’univers de Middlewest est un mélange homogène entre réalité et fiction.
Les auteurs nous décrivent un monde proche et en même temps très éloigné du nôtre.
Les designs sont inventifs avec une mention toute spéciale aux créatures qui peuplent les routes empruntées par Abel.
J’ai un véritable coup de coeur pour le Renard dont les expressions reflètent son humanité tout en gardant sa morphologie canine.
La mise en page est grandiose et rend parfaitement honneur à la puissance du récit.
Celle mettant en scène l’âme intérieur d’Abel sont ingénieuses et porteuses de nombreuses clés du récit.

On ne peut pas renfermer cette partie graphique sans mentionner la colorisation de Jean-François Beaulieu.
Le coloriste attitré de Yannick Paquette apporte une ambiance chromatique impeccable.
Les couleurs sont tantôt sombres, tantôt pastel, créant des atmosphères graphiques uniques.
C’est frais, lumineux tout en étant sombre, une pure merveille pour les yeux.

Une édition prestige ?

Depuis quelques temps, les choix éditoriaux se portent sur le grand format qui plait autant aux collectionneurs qu’aux amateurs de franco-belge.
Si je reste attaché au format initial, je comprends cette décision et il faut avouer que les éditions françaises sont souvent louées pour leur qualité par les auteurs étrangers.

Cependant, cet intégral m’amène à reposer de nombreuses questions.
Je ne discuterais pas du prix.
45 euros, c’est une somme et, si je pense que ça reste une erreur de sortir des livres à ce prix, on ne peut pas crier au scandale sachant que cette version reprend les 3 tomes des précédentes éditions.

Là n’est pas le problème. Du moins, pas le problème principal.
Quand j’ai acheté cet intégral, j’ai rapidement compris que l’objet ne me convenait pas.
Je déteste le format omnibus et Middlewest a tous les défauts de ce format.
La couverture est certes belle mais le livre est encombrant, lourd et surtout fragile.
Le poids et la taille nuisent réellement au confort de lecture.
On peine à le tenir. Il prend trop de place et on a l’impression que son poids va faire craquer l’ensemble.

On pourra me rétorquer que c’est un ressenti personnel mais pour quelqu’un qui aime ressortir ses bds de sa bibliothèque, je sais d’avance que celui-là ne bougera jamais de sa case.
C’est encore plus rageant que maintenant, il est obligatoire de passer par cette version pour lire Middlewest.
La première édition était certes plus petite mais la lecture était optimale et le dessin de Jorge Corona ne s’en portait pas plus mal.

Une déception qui n’entache en rien le reste du travail d’Urban mais, pour le coup, je sais qu’à l’avenir, j’éviterai ce type d’intégral.

En résumé

Middlewest de Skottie Young et Jorge Corona est une oeuvre d'une puissance graphique et scénaristique absolument fascinante. 

Derrière cette quête initiatique aux multiples rebondissements, Skottie young explore les colères intérieures de ses personnages tout en se demandant si cette violence est véritablement un héritage familial.

À l'image de l'écriture, le dessin de Jorge Corona est dense, puissant et explose littéralement sur certaines pages.
Avec ses airs de cartoon, il reflète cette ambiance de conte faussement adolescent, explorant l'intérieur de la psychologie humaine.
Le dessin est majestueux et parfaitement mis en valeur par la palette chromatique de Jean-François Beaulieu.

Seul bémol, un édition en intégral trop dense, pas forcément agréable en terme de confort de lecture.

Prix et récompenses

  • Fauve jeunesse 12-16 ans – Angoulême 2021

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Bulles Carrées

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