Elisabeth est de retour à Limberlost.
En effet, elle accepte d’aider sa mère malade, malgré des relations tumultueuses.
Vickie exerce le métier de voyante et aimerait que sa fille prenne son relai le temps de sa convalescence.
Ce qu’elle refuse, considérant cette activité comme une vaste fumisterie.
Jusqu’à ce que débarque Jean qui exige de pouvoir parler à son mari défunt Gene.
Elisabeth ne souhaite pas réveiller sa mère pour si peu et accepte la prise en charge de cette demande, imaginant qu’elle restera sans réponse.
Mais son don se révèle à elle …


Voyance familiale
Quand Jeff Lemire annonce la création de Minor Arcana, il promet à son lectorat une ongoing.
Effectivement, au sein du comics indépendant, les séries au long court se font de plus en plus rares. La faute, sans doute, à un marché de plus en plus restreint.
Pourtant, à l’époque de Royal City, sa dernière ongoing, Jeff Lemire n’avait pas été totalement au bout de sa promesse, prétextant qu’il n’avait pas autant de choses que cela à raconter sur cette histoire de famille.
Est-ce que Minor Arcana subira le même sort ?
L’avenir nous le dira !
Revenir en ville et faire face à son passé

Minor Arcana, c’est l’histoire d’Elisabeth Saint-Pierre.
Pur archétype de Jeff Lemire, la jeune femme est sombre et renfermée. Et pour cause… elle se retrouve à revenir dans une ville natale, lui rappelant certains souvenirs douloureux.
La première approche est rude. Et la première à en faire les frais est la pauvre Kelly, qui ne cherchait qu’à sympathiser.
Son visage renferme une forme de mélancolie, teintée de rancoeur et de colère.
Pour elle, Limberlost symbolise un double deuil : celui de son grand mère mais aussi d’une relation amoureuse intense.
En prime, les relations avec sa mère sont particulièrement tendues.
La famille est un sujet récurent dans les comics de Jeff Lemire. Il l’a traité dans tous les sens possibles, notamment dans l’excellent Royal City.
Avec Minor Arcana, il propose une cellule familiale plus restreinte, se concentrant sur la relation contrariée entre une mère et sa fille.
D’ailleurs, la science du dialogue de Jeff Lemire fait des étincelles. Les phrases, courtes et ciselées, caractérisent parfaitement les rapports entre les différentes protagonistes.
Et si Elisabeth ne prend pas de pincette, sa mère n’a pas la langue dans sa poche. Ce côté « brut de décoffrage » altère leur relation, totalement parasitée par des échanges remplis de reproches.
Pourtant, il est évident qu’Elisabeth tient à sa mère. Mais aucune d’entre elles ne semble savoir réellement exprimer son sentiment profond.
Jeff Lemire, comme à son habitude, émaille son récit de zones d’ombres, lançant quelques pistes ici et là jusqu’à un dernier chapitre au cliffhanger des plus percutants.
Une autre vision de la voyance

Minor Arcana n’est pas seulement l’exploration de l’âme d’Elisabeth.
Comme dans de nombreux récits de Jeff Lemire, le fantastique vient percuter le réel.
La mère d’Elisabeth, Vickie, est une voyante. La fille ne croit pas à un talent de sa mère, l’assimilant à une arnaque.
Alors, quand celle-ci lui demande de reprendre le flambeau, elle refuse de façon légitime.
Or, elle va rapidement être embarquée dans une histoire qui la dépasse.
Tout débute avec Jean, follement amoureuse de son défunt mari Gene. Elle aimerait pouvoir communiquer avec lui mais Vickie n’est pas en état, laissant Elisabeth s’atteler à la tâche.
Et fatalement, le don se révèle à elle.
L’approche de la voyance de Jeff Lemire est très intéressante. S’il en reprend les codes esthétiques avec la boule de verre et la cartomancie, le monde mystique se veut plus terre à terre.
À ce niveau, on retrouve des concepts fantaisistes avec une forme de pragmatisme à la Christopher Nolan.
Ainsi, le monde de l’au-delà n’est rien d’autre qu’un hôtel délabré avec son symbole et des règles qu’on découvre au fur et à mesure.
C’est dans cet hôtel qu’Elisabeth retrouve Gene, demeurant dans une des chambres dont la porte était restée ouverte.
Par cette rencontre, on écoute le récit d’une vie amoureuse intense, marquée par une mort aussi brusque qu’absurde.
La voyance devient le pont entre le monde des morts et celui des vivants, apportant un réconfort nécessaire.
Cette première expérience, aussi mystérieuse soit-elle, sera le début d’une découverte plus approfondie de ce monde surnaturel.
Rudesse et simplicité

Qu’on aime ou non le trait de Jeff Lemire, on ne peut nier des progrès évidents.
Son style est toujours aussi minimaliste, strict, tordu et raide mais l’auteur compense ses défauts par un sens aigu des cadrages et une stylisation de personnages uniques.
Les visages sont carrés mais expressifs et, si on n’échappe pas à une forme de redondance, il propose des portraits variés, ne prenant que rarement ceux de ses anciennes séries.
Ses couleurs, au lavis, sont la véritable réussite de cet album.
Elles apportent une ambiance et un ton qui enveloppent chacune des pages de l’album.
Alors oui, Jeff Lemire est loin d’être un grand dessinateur. Malgré tout, il aura su exposer une vision unique, notamment en tant qu’auteur complet. Il aurait pu se contenter d’être seulement scénariste et profiter de la galerie de dessinateurs talentueux avec lesquels il a déjà collaboré.
Mais il faut avouer que ses projets indépendants ont un goût particulier et résonnent d’une plus forte personnalité.
C’est d’ailleurs le cas de ce premier tome de Minor Arcana qui, tout en restant introductif, nous emporte littéralement dans son intrigue.
En résumé
Minor Arcana est la toute nouvelle série de Jeff Lemire.
Prévue pour être développée sur le long terme, Minor Arcana est le symbole de ce que l'auteur canadien fait de mieux.
Utiliser le fantastique pour explorer les relations familiales et amoureuses de la ténébreuse Elisabeth Saint-Pierre.
Jeff Lemire émaille son récit de nombreux mystères, autant sur sa partie sociale que sur sa partie fantastique où l'au-delà devient un hôtel délabré.
Le dessin de l'auteur canadien reste minimaliste, même si on note certains progrès, notamment sur une colorisation de mieux en mieux maitrisée.
Un bon premier tome qui demande bien sûr une confirmation, en espérant que la promesse d’ongoing sera tenue.

