Mots Tordus et Bulles Carrées

Neuf (Philippe Pelaez / Guénaël Grabowski)

Johnny Hubbel est encore un jeune garçon quand il assiste, impuissant, à la mort de son père dans l’explosion d’une fusée spatiale.
Malgré tout, il suit ses traces et devient le premier astronaute à préparer un atterrissage sur Neuf, hypothétique neuvième planète du système solaire.
Mais en franchissant l’atmosphère, son vaisseau s’embrase.

Il reprend connaissance 20 ans plus tôt, aux côtés de sa petite amie et évite de justesse un accident de la route.
Or, sa petite amie aurait dû mourir lors de l’impact.
Sans le vouloir, Johnny vient de changer le cours de l’histoire.

Une conquête du temps et de l’espace

Un héritage familial

Un eldorado spatial

En lisant Neuf de Philippe Pelaez et Guénaël Grabowski, on pense forcément à Interstellar.
Le récit partage de nombreux points communs avec le film de Christopher Nolan.
Sa structure en puzzle éparpille, elle aussi, les moments clés de l’intrigue à travers des zones temporelles diverses.
Mais Neuf s’avère moins complexe et concentre davantage son propos sur la psychologie humaine.

En effet, pur récit de voyage dans le temps, la quête de Johnny est aussi familiale.
Il n’est d’ailleurs pas anodin que le scénariste débute son histoire par la mort du père.
C’est un acte fondateur, celui sur lequel est construit non seulement le personnage mais aussi l’ensemble du récit.
Cette mort sonne comme la rupture d’une promesse d’un père faite à son fils.
Une promesse fondamentalement liée à l’espace et que Johnny cherchera à combler.
Neuf retranscrit merveilleusement cette relation familiale.
Et même si le père n’est pas présent, son ombre plane au dessus de l’astronaute.
Philippe Pelaez apporte un soin particulier à la psychologie de ses personnages. 
Entre sa petite amie, sa mère, son mentor ou son psychiatre, chacun d’entre eux va être impacté, à plus ou moins grande échelle, par les choix de Johnny.

À l’instar de Planètes de Makoto Yukimura, le scénariste nous transporte dans le monde unique des astronautes. 
Il est intriguant pour un terrestre comme moi d’imaginer les conditions, les entraînements mais aussi les sacrifices qu’il faut pour faire partie de l’élite.  
En dehors de la découverte scientifique, Neuf devient le symbole d’un aboutissement. 
La planète fait office de point d’arrivée mais offre aussi la possibilité d’un ultime recommencement.
Ainsi, Johnny a un objectif : retrouver le chemin de son futur tout en changeant son passé.

Réparer les erreurs du passé

Vivre le passé en ayant conscience du futur

Neuf aurait pu être un « simple » thriller psychologique mais Philippe Pelaez n’émet aucun doute sur la véracité de ce que vit son personnage principal.
Ainsi, dès le départ, on comprend que Johnny a réellement vécu une expérience de voyage dans le temps.
Comment et pourquoi ? C’est à ces questions que va devoir répondre le récit.
Et pour être tout à fait honnête, le comment reste assez évasif.
Certains éléments resteront obscurs et amèneront à des interprétations diverses, comme la dernière scène énigmatique de l’album.
Le voyage dans le temps est une thématique récurrente mais difficile à rendre crédible.
Nombre de récits tombent dans les incohérences et se perdent, parfois, dans d’inutiles complexités.
D’une certaine façon , Philippe Pelaez ne tombe pas dans ce piège, ignorant, à dessein, certaines règles basiques.
Ainsi, les changements n’influent que légèrement sur l’objectif final.

Mais au fond, ce qui intéresse Philippe Pelaez, c’est avant tout le pourquoi.
Si la résolution peut paraître évidente, elle n’en est est pas moins l’élément charnière permettant l’assemblage des différentes pièces du puzzle.
Au final, le voyage, qu’il soit spatial ou temporel, n’est qu’une excuse pour nous raconter le parcours d’une vie.

Un graphisme conventionnel mais maitrisé

des environnements spatiaux hallucinants

À première vue, le graphisme de Guénael Grabowski ne s’adresse pas à moi.
Sans aucun sous entendu péjoratif, le style graphique me paraît trop classique et manque de personnalité.
Sur Nautilus, son projet précèdent, le dessinateur explorait un univers plus fantastique et foisonnant.
Neuf est plus terre à terre et l’oblige à une forme de réalisme peut être trop poussé.

Cependant, je ne nie aucunement le talent de l’auteur.
D’ailleurs certaines pages sont de réelles prouesses techniques.
J’ai notamment beaucoup apprécié les scènes spatiales où le réalisme technique offre de la crédibilité au récit.
De même, la gestion de l’espace, par une mise en page aérée, saisit toute l’ampleur de l’environnement.
Pour les personnages, c’est là aussi techniquement irréprochable.
Mais l’approche reste trop réaliste à mon goût et manque d’aspérités.
Par contre, la mise en page est un mélange astucieux entre classicisme et inventivité.
Les variations de cadrages des scènes spatiales s’opposent à la rigueur des scènes terrestres (hormis les analyses psychiatriques).
De plus, Guénael Grabowski multiplie les plans, apportant du rythme aux nombreuses scènes de dialogue du récit.

Au final, les amateurs de dessin réaliste seront comblés, même si, pour le coup, je trouve que la colorisation de Denis Bèchu aurait gagné à créer un peu plus de contrastes.

En résumé

Neuf de Philippe Pelaez et Guénaël Grabowski est un récit de science fiction spatio-temporel, mélange habile entre quête familiale et conquête spatiale. 

À travers ce voyage dans le passé qui sonne comme une quête initiatique, Johnny essaie de réparer les coquilles d'un passé tout en se préparant pour un voyage en Terre inconnue.
Si l'effet de boucle est assez risqué en terme de cohérence, le scénariste s'en sort en gardant un cap clair et logique.

Le dessin de Guénaël Grabowski reste maitrisé et plaira aux amateurs de bande dessinée réaliste.

Neuf reste passionnant et s'avère être une belle proposition dans la droite lignée d'Interstellar de Christopher Nolan.

Pour lire nos chroniques de Paper Girls et des lendemains sans nuage.

Bulles Carrées

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