Mots Tordus et Bulles Carrées

Love Everlasting (Tom King / Elsa Charretier)

Quand Joan Peterson arrive à New-York , elle n’imagine pas tomber amoureuse de Georges, le petit ami de sa meilleure amie.
Quand Joan Peterson était jeune, elle n’imaginait pas tomber amoureuse de Kit, un petit chanteur qui ne correspond pas au désir de son père.
Mais pourquoi devrait-elle tenir compte de son avis et qui est ce Georges qui hante son esprit ?
Quand Joan Peterson était une simple fermière, sa beauté attisait les convoitises amenant les hommes à s’entretuer pour elle.
Mais que sont devenus Georges et Kit ? Et pourquoi ce cowboy la poursuit-il inlassablement, époque après époque ?

Une romance sans fin

Love Everlasting de Tom King et Elsa Charretier est un projet alléchant et assez mystérieux.
Tom King, omniprésent sur la scène DC comics, avait, jusque là, une activité plus réservée sur la scène indépendante.
Or, au vu de la qualité de son écriture, on ne pouvait qu’espérer le retrouver sur un projet personnel, comme ce fut le cas au début de sa carrière avec Sheriff of Babylon.
De plus, on est ravi de le retrouver aux côtés d’Elsa Charretier, la talentueuse dessinatrice de November.

Des histoires d’amour intemporelles

Tomber amoureux pour oublier la guerre

Quand on y réfléchit quelques secondes, l’amour est un élément central de nombreuses intrigues de Tom King.
De Mister Miracle à Human Target en passant par son run sur Batman, l’auteur n’a eu de cesse de mettre en scène des couples naissants, solides, destructeurs et parfois dysfonctionnels.
D’ailleurs, ses histoires d’amours finissent souvent mal.

Et c’est un peu le sujet de Love Everlasting.
Le traitement un peu désarçonnant du premier chapitre nous vend un pulp romantique old shool.
Le ton, les dialogues et les blocs narratifs retranscrivent les pensées de Joan Peterson, une jeune américaine venant d’une petite bourgade qui se retrouve plongée dans la folie américaine.
Ce classicisme, presque rétrograde, étonne de la part d’un auteur qui a toujours su donner une prestance aux personnages féminins sur lesquels il a travaillé.
Et c’est sans doute le seul défaut de ce premier volume.
Il faut laisser le temps aux auteurs de nous présenter leur univers ainsi que son personnage central : Joan Peterson.

L’image même de Joan Peterson pose donc question.
Il nous présente une jeune femme frêle, peu sûre d’elle.
Cette image est assez contradictoire avec la couverture choisie par Urban la mettant en scène en mariée façon Kil Bill.
Et, en effet, Joan est bien plus complexe que semble le laisser présager cette première apparition.
On comprend que les évènements qu’elle a vécus l’ont obligée à évoluer de façon radicale.
Romantique, compatissante, passionnée mais aussi manipulatrice, la jeune femme vit de multiples vies sans forcément avoir la main mise sur sa destinée.

On a souvent reproché à Tom King d’user, voire d’abuser des mêmes codes.
On ne peut pas nier qu’avec Love Everlasting, il se lance un vrai challenge.
L’auteur, qui aurait pu tomber dans la répétition, fascine par sa capacité à écrire la même chose mais jamais de la même façon.
Histoire d’amour après histoire d’amour, il surprend par la multitude de traitements et d’émotions qu’il peut faire surgir, à l’image d’un chapitre 4 particulièrement bouleversant.

Mourir pour recommencer ailleurs

Un cowboy acharné

Love Everlasting est une histoire d’amour.
Même si, comme à son habitude, Tom King ne se contente pas que de cela.
A l’image de ses récits super-héroïques, l’auteur y cache une réflexion profonde qui infuse tout au long de la lecture.

S’il est certain qu’il faudra attendre la suite pour se prononcer sur la réussite ou non du projet, on ne peut ignorer que ce premier tome regorge de pistes de réflexion intéressantes.
Tom King a pris le soin d’éparpiller assez d’indices pour que le lecteur-rice attentif-ve puissent se faire ses premières interprétations.

Il est bien difficile de chroniquer cette histoire sans en effleurer le principe.
Et nous tenons à mettre en garde nos lecteur-riches sur la possibilité de spoiler sur la suite de l’intrigue.

Ainsi, Love Everlasting est un éternel recommencement.
S’il est assez tentant de le rapprocher d’Un jour sans fin, cette comparaison ne rend pas vraiment honneur au travail de Tom King, dépassant largement l’idée de boucle temporelle.
Le voyage de Joan, à travers les époques, n’est pas répétitif et ne cherche pas à réparer une erreur quelconque.
Seule la fin se répète : un cowboy l’abat froidement, provoquant son réveil dans un autre espace-temps.
D’ailleurs, la symbolique du cowboy, pure image machiste américaine, en pourfendeur des rêves de Joan, n’est sans doute pas anodine.

Plus qu’Un jour sans fin, on pense à Code Quantum et les différentes altérations de Joan amènent à se poser cette question : est-ce vraiment la même femme ou symbolise-t-elle une multitude de femmes ?
À partir de cette base, l’auteur apporte quelques pistes avec un dernier épisode capital qui amène autant de réponses que de questions.

La classe à la française

Un caractère bien trempé

Qui de mieux qu’Elsa Charretier pour illustrer avec autant de classe la quête de Joan Peterson ?
La dessinatrice, plus habituée au polar, fait aussi son galon d’essai dans la romance fantastique.
Et pour un premier essai, c’est un véritable coup de maître.
Toujours aussi digne du regretté Darwyn Cooke, son dessin colle à merveille à l’ambiance rétro-moderne du récit de Tom King.

Derrière cette simplicité se cache une véritable finesse rehaussée par un encrage marqué et puissant.
Souvent, les récits de Tom King sont identifiables par des codes narratifs très marqués.
Or, il semblerait que cette direction ait été plus souple, laissant, peut être, une plus grande liberté d’action à la dessinatrice.
Le rythme se veut plus prononcé et compense une masse textuelle assez imposante, sans pour autant donner l’impression d’être étouffé par l’écriture.

Elsa Charretier, épaulée tout en délicatesse par les couleurs de Matt Hollingsworth, démontre toute l’étendue de son talent et la pertinence de ses choix artistiques.
Alors qu’elle aurait pu s’enfermer dans un genre qu’elle maitrise, elle profite de Love Everlasting pour explorer, avec succès, de nouvelles voies.

En résumé

Love everlasting de Tom King et Elsa Charretier est un projet étrange, mélange délicat de romance et de fantastique. 

Si le récit désarçonne au début, l'auteur distille assez de pièces pour rendre ce puzzle romantique intriguant, tout en interrogeant sur la liberté des femmes dans leurs choix amoureux.
Tom King délaisse pour l'occasion les superhéros et met son écriture au service d'une histoire aussi multiple que les choix narratifs utilisés.

Elsa Charretier, en digne héritière de Darwyn Cooke, explore cette nouvelle voie avec une facilité déconcertante, donnant du corps à une Joan Peterson aussi belle que fascinante.

Si les qualités de ce premier tome demandent à être confirmées par la suite, il serait dommage de passer à côté d'un projet passionnant.


Et à 10 euros avec l'offre découverte d'Urban Comics, il serait fâcheux de s'en priver.

Commander sur

Pour lire nos chroniques sur Les amants sacrifiés et Outrageusement romantique

Bulles Carrées

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Aller au contenu principal