Jigoro ! est un recueil de nouvelles de Naoki Urasawa.
Composé de 3 segments, on y découvre les souvenirs, légèrement fantasmés, d’un vieux maître judoka, le voyage d’un Bushi sans une once de morale et celui de jeunes joueurs de base-ball frustrés d’avoir été évincés de la finale du Kôshien .
Un cocktail drôle et réjouissant, parsemé d’une pincée de sport !
Période transitoire

La célébrité de Naoki Urasawa n’est plus à prouver !
Avec la publication, en France, de Monster, suivie de très près par celle de 20th Century Boys, il s’est révélé comme un maître incontesté du thriller, teinté de fantastique (entre autres), aux multiples personnages secondaires.
D’ailleurs, sa dernière série, Asadora ! est, en quelque sorte, la quintessence de cette approche.
Malgré tout, on oublie que le mangaka a eu une autre carrière, aussi prestigieuse, dans le shonen sportif.
En effet, cette période a été publiée tardivement chez nous mais elle est symbolisée par un titre phare : Yawara ! dont le succès a été retentissant au Japon.
Pourtant, Yawara ! marque une forme d’aboutissement et Naoki Urasawa n’a pas l’intention de s’enfermer dans un genre aussi codifié.
Aussi réfléchit-il à de nouvelles pistes.
Jigoro ! est un parfait exemple de cette recherche transitoire.
Publié entre 1988 et 1994, ce recueil est la démonstration d’un auteur de shonen sportif qui tente de nouvelles expériences.
Graphiquement, le trait est déjà solide, même si on sent une légère évolution au fil des pages.
A bat & 2 balls nous rapproche de ce qu’il fera sur Monster.
On retrouve ce talent si particulier pour croquer des visages uniques et expressifs.
Sa mise en page reste encore sage mais elle s’avère éclatante dans les moments charnières.
Loin d’être un débutant, Naoki Urasawa est déjà un auteur complet, à l’aube d’une carrière explosive.
3 récits pour 3 portraits
Jigoro !
Jigoro est sans doute le récit le plus attendu pour ce type de recueil.
À cette époque, le mangaka accumule les projets, de Yawara! à Pineapple army en passant par Master Keaton, et la cadence est infernale.
Divisé en 5 histoires, Jigoro ! met en scène les souvenirs du grand-père fantaisiste et invincible de la jeune Yawara.
N’ayant jamais lu son manga éponyme, je ne connaissais pas ce personnage mais, en quelques lignes, on tombe sous le charme de ce vieux filou.
D’ailleurs, on comprend l’intérêt de le développer de façon annexe.
Entre un vécu d’une grande richesse et ses ajouts factices, Jigoro a un passé propice à faire de belles histoires.
Même s’il ne se prive pas d’enjoliver la réalité !
Et c’est sans doute la force de ces récits. Le vieillard revient sur des périodes charnières de sa vie, mêlant action, humour et émotion.
Jigoro est explosif et n’est pas du genre à abandonner ce qu’il entreprend.
Surtout que le bonhomme, conscient d’un talent certain pour le judo, n’est pas modeste.
D’une certaine façon, ses mensonges, induits ou non, ne sont présents que pour prouver sa valeur : une rencontre improvisée dans un dojo, une demande de mariage, l’entrainement d’un athlète américain, tout est fait pour qu’il sorte grandi de ses histoires.
Ainsi, Jigoro mentionne des athlètes prestigieux alors que Yawara s’amuse à le contredire, nous laissant le choix de faire (ou non) le tri entre le vrai et le faux !
Une chose est indéniable : Jigoro est un conteur hors-pair, accordant une importance teintée de respect aux femmes et aux hommes qu’il rencontre.
Symboliquement ou de façon inconsciente, on retrouve un peu de Naoki Urasawa dans l’envie de Jigoro, de faire vivre des moments incroyables à ses interlocuteurs.
Les gaillards de Genroku

Les gaillards de Genroku est un cas unique dans la carrière de Naoki Urasawa.
Récit d’époque, il met en scène un personnage atypique : Eisaku Yoshida.
Bien loin du modèle héroïque qu’il créera avec Kenji, Tenma et Asadora, Yoshida est, à l’inverse, un sacré vaurien.
Chapardeur, volage et inconséquent, il ne respecte guère les codes de la société médiévale japonaise.
Et, c’est son compagnon d’infortune, Taishu Kasé, qui en paiera, littéralement, les frais.
Ainsi, Naoki Urasawa reprend la dynamique classique du duo que tout oppose, tout en la parsemant d’un humour teinté du cynisme de Yoshida.
Les gaillards de Genroku est un récit qui s’amuse de cette époque, sans forcément la caricaturer.
Le second épisode, mettant en scène un duel de samouraïs, en est le parfait exemple.
Alors que Yoshida profite de cet évènement pour lancer des paris frauduleux, Kasé s’émerveille de la concentration sans faille des deux adversaires.
Plus étonnant, Naoki Urasawa ne cherche pas à punir les actes du chenapan, même s’il n’en ressort pas forcément « victorieux ».
Les gaillards de Genroku avait un potentiel certain qui aurait, sans doute, amené l’auteur vers un chemin bien différent de celui de Monster.
a bat & 2 balls

A bat & 2 balls est un récit de vie doux amer comme sait si bien les écrire Naoki Urasawa.
Après une soirée de beuverie, une jeune équipe de base ball se retrouve évincée de la finale du Koshien.
Le capitaine, dont c’est la dernière année, embarque ses équipiers dans une traversée en quête de « vengeance ». Jusqu’à ce qu’une jeune femme se mette en travers de leur « quête ».
Avec ce récit, Naoki Urasawa introduit des thématiques qui lui sont chères : les souvenirs et l’amitié.
Par le biais de ces jeunes garçons, s’embarquant dans un périple inconsidéré, on savoure le retournement de situation, les obligeant à revoir leurs priorités.
Alors que l’équipage se prenait pour des loubards, ils font face à de vrais gangsters.
Pourtant, ils n’hésiteront pas à se mettre en « danger » pour sauver leur belle.
Le ton du récit s’avère assez proche de ce que proposera Naoki Urasawa par la suite.
Un récit multiple et humaniste où la solidarité permet aux personnages de se surpasser.
En résumé
Avec Jigoro !, Naoki Urasawa est en pleine transition.
Alors qu'il s'est fait un nom comme expert du shonen sportif, il cherche à tenter de nouvelles expériences.
Si Pineapple army et Master Keaton en sont des approches "bêta", elles sont essentiellement graphiques et souvent en dessous de ce que peut proposer le mangaka.
Que ce soit à travers la fantaisie et l'émotion de Jigoro, la roublardise de Yoshida ou les souvenirs d'enfance de joueurs de base ball, le mangaka délaisse les codes du shonen pour se lancer de nouveaux défis.
À travers trois segments, on découvre un aspect méconnu du mangaka : son humour.
Entre la bouille irrésistible du judoka et le cynisme du ronin, Naoki Urasawa s'amuse en nous proposant des récits simples mais attachants.
Paradoxalement, les gaillards de Genroku avait tout d'une grande série en devenir dont on aurait aimé un développement plus conséquent.
Mais, un an plus tard, les dés sont lancés et la publication du premier tome de Monster l'emmène vers d'autres cieux !



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