C’est où le plus loin d’ici ? (Matthew Rosenberg / Tyler Boss )

Pour une raison inconnue, les adultes ont disparu et les adolescent.es se sont créé leur propre zone avec une hiérarchie et des lois propres à chaque clan.
Syd a fait ses quartiers au Collège mais elle rêve d’une vie meilleure en dehors de la zone.
Et le retour de Slug l’incite à franchir le pas, obligeant le reste du groupe à partir à sa recherche au péril de leur vie.
Mais c’est où le plus loin d’ici ?

Adolescence et fin du monde

En décalage

La carte du monde

C’est où le plus loin d’ici ? de Matthew Rosenberg et Tyler Boss est un comics atypique.
Bien que la thématique soit similaire à bon nombre d’oeuvres allant de Seuls à Sa Majesté des mouches, le scénario opte pour un traitement et un rythme en total décalage avec nos attentes, voire nos habitudes de lecteur.rices.
D’ailleurs, le ton n’est pas sans rappeler celui de Once upon a time at the end of the world de Jason Aaron.
Il va falloir avancer à tâtons, sans trop comprendre où nous emmènent les auteurs.
Jusqu’à ce que le tome 2, mais surtout le tome 3, récompensent nos attentes, prouvant qu’une fois l’environnement mise en place, on se sent plus à l’aise avec les errances de l’intrigue.

Et, effectivement, C’est où le plus loin d’ici ? ne ménage pas son lectorat.
Sans aucune forme d’explication, on est jeté dans le bain, piochant ici et là les informations essentielles pour la compréhension de l’intrigue.
On se retrouve ainsi au même niveau que les personnages, qui ne semblent pas plus comprendre ce qu’ils font ici.

Cette incompréhension du monde réelle va même plus loin.
On suit un groupe qui a vécu sans aucune expertise adulte, faisant leurs propres découvertes et initiations par eux-même.
Ainsi, les objets les plus anodins deviennent des énigmes. Un vinyle a une portée divine alors qu’une cassette vidéo n’a aucun sens pour cette génération.
Pas plus que d’avoir un ventre énorme et se retrouver à vomir ses tripes nuit et jour.
Syd ne comprend pas son état car, tout simplement, personne n’est là pour lui expliquer. Elle n’aura ses réponses qu’au terme d’une fin de cycle généreuse en révélations.

Si l’adolescente est la protagoniste centrale du comics, elle s’évanouit rapidement pour réapparaître sur les tomes suivants.
Ainsi, le premier opus s’intéresse davantage aux autres membres du groupe.
Certains sortent du lot comme Obéron, Pruforck ou Alabama, même si les zones de flous restent encore nombreuses.

Par le biais du second volume, on explore le périple de Syd. Ainsi, le récit nous ramène à des endroits que le lecteur.rice a appris à connaître.
Certaines éléments s’éclaircissent, permettant à Matthew Rosenberg de s’amuser un peu plus avec la narration.
Il n’en oublie pas certains membres du groupe qu’il avait laissé en mauvaise posture à la fin du premier volume, leur réservant d’ailleurs les derniers chapitres.

Quant au dernier tome, concluant un cycle fort en émotion, il prend le parti de dévoiler ses cartes, nous amenant à découvrir l’objectif du voyage de Syd.
Matthew Rosenberg répond à de nombreuses interrogations tout en conservant le ton si particulier de cette série.
Aussi surprenantes que soient les révélations, elles ne sont en réalité que la parti immergée de l’iceberg.
Et même si on peut se contenter de cette fin de cycle, nous avons envie de continuer le voyage avec cette petite troupe.

Toujours à la recherche du « Plus loin d’ici. »

Un monde étrange

Une étrange fête foraine

Si le lien avec Sa majesté des mouches est évident sur les premiers volumes, il s’estompe au fil des pages.
Certes, ces adolescents vivent sans adultes, repliés dans leurs clans respectifs.
Tandis qu’une trêve semble avoir été actée, une étincelle vient tout remettre en cause, venant faire reposer la responsabilité sur une seule entité.

Les environnements ont une grande importance. Chaque lieu symbolise une bande : le collège, l’usine, la banque ou le supermarché déterminent les individus qui y habitent.
Chacun a ses particularités et la bande d’Alabama paraît presque « normale » en comparaison de leurs adversaires.
Certains portent des masques de cochon alors que d’autres arborent avec fierté le badge officiel du supermarché.
Au final, les clans s’unifient derrière un uniforme, un état d’esprit voire une fonction dont la plus haute est de juger les errements des autres.

Car, derrière un côté un peu foutraque, la hiérarchie de ce monde reste cohérente, correspondant à un besoin de société.
Les lois doivent être respectées, au risque d’en subir les conséquences.
Ainsi, derrière cette imagerie acidulée et baroque, se cachent une brutalité et une violence plusieurs fois mis en scène.

Un dessin minimaliste

Impact d’effets graphiques simples

Le dessin de Tyler Boss est typique du comics indépendant, très influencé par le style de David Aja, bien loin de l’explosivité du comics mainstream.
Le trait est brut et rugueux alors que l’encrage s’affirme par des lignes profondes et marquées. Les décors sont soignés, tout en gardant une forme de minimalisme général.
Le but n’est pas de rechercher le détail mais plutôt l’essence d’une forme .
On retrouve cette concision dans un cadrage classique, enchaînant les 3/4 bandes.
La colorisation reste terne, symbolisant la désolation de l’ensemble mais, là aussi, des couleurs éclatantes mais délavées entrent en opposition avec une ambiance de fin du monde.

Ainsi, l’ambiance peut paraître austère mais les différentes bizarreries du comics amènent un côté cartoon et explosif, donnant du pep’s à l’ensemble.

En somme, comme pour le scénario, le dessin dévoile ses qualités petit à petit, devenant un rouage essentiel de la série.

En résumé

C'est où le plus loin d'ici ? de Matthew Rosenberg et Tyler Boss est un comics atypique qui ne laissera personne indifférent. 

Derrière un rappel évident au classique Sa majesté les mouches, Matthew Rosenberg développe un monde adolescent sans aucune éducation parentale.
On découvre des groupes d'adolescents qui apprennent à vivre en se pliant aux multiples bizarreries de leur environnement.

On aurait pu se perdre dans cette avalanche de questions mais l'évolution de l'intrigue récompense cette frustration.

Le récit garde toute sa cohérence et propose une réalité à part entière qu'on assimile pour mieux en résoudre les énigmes.
Le voyage de Syd prend un chemin étonnant tout en laissant de la place aux autres membres du groupe.

Le dessin de Tyler Boss correspond à merveille à l'ambiance générale, entre minimalisme et vision acidulée.

Ce troisième tome signe la fin du premier cycle.
Si on espère que Casterman poursuive l'aventure, cette "conclusion" répond à assez de questions pour être satisfaisante.

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