Valérie Amber Norwich attend désespérément son rencard au cinéma.
Mais le plan est foireux. Alors, elle décide de se faire un petit plaisir en solitaire sans penser que celui-ci sera le dernier de sa vie.
Au même moment, des coups de feu retentissent dans le complexe cinématographique. Sans avoir le temps de réagir, les occupants de la salle de cinéma font face au terroriste qui les mitraille un par un.
Val tentera d’y échapper… En vain.
En tant qu’être fantomatique, deux choix s’imposent : passer à autre chose et disparaître ou continuer d’errer dans ce monde en tant que spectateur.


Un choc à deux vitesses
Scènes explicites et voyeurisme ?

Spectateurs de Brian K. Vaughan et Niko Henrichon porte fièrement son sticker pour « public averti ».
Étant particulièrement cru, mais loin d’être gratuit, le comics de Brian K. Vaughan ne fait pas dans la dentelle, n’hésitant pas à explorer le côté libidineux de ses lecteur-rices, eux-mêmes spectateur-rices des expériences de Val.
L’ écriture est fluide et s’avère particulièrement addictive alors que les enjeux peuvent paraître maigres.
En effet, contrairement à ses autres travaux, Brian K. Vaughan privilégie la réflexion, allant jusqu’à mettre mal à l’aise nombre de ses propres spectateurs, tout en jouant avec leurs contradictions.
La question du sexe et de son exposition reste centrale.
Brian K. Vaughan n’a jamais joué les prudes dans ses oeuvres et Saga, sans être aussi frontal, en montrait déjà un petit aperçu.
Cependant, Spectateurs va beaucoup plus loin dans son exploration.
Déjà par le biais de Val.
Quand on la découvre, elle a une quarantaine d’années et ne semble pas particulièrement inhibée.
D’ailleurs, quand Cody lui explique les règles de son « nouvel » état, elle n’hésite pas bien longtemps. Elle sera une spectatrice, vouant une fascination particulière à l’érotisme et au voyeurisme.
En effet, Val compare la vie des gens à une bonne vieille série, avec son lot de frustrations mais aussi de surprises.
Attention, Brian K. Vaughan ne dépasse jamais la ligne rouge. Pour lui, il n’y a pas de débat. Le sexe, c’est entre personnes adultes et consentantes. Après, les possibilités sont nombreuses : hétérosexuelle, homosexuelle, binaire, duo, trio voire même orgies, il y en a pour tous les « goûts ».
Il n’en est pas moins critique, se montrant plus perplexe sur l’amour virtuel, jugé avec incompréhension par Val. D’ailleurs, cet amour technologique démontre assez bien les contradictions de la nature humaine.
Beaucoup ont évoqué la gratuité de ces scènes dans Spectateurs. J’aurais sans doute été d’accord si, en réalité, elles ne servaient pas admirablement le propos de Brian K. Vaughan.
En effet, il est si limpide qu’il rend forcément nécessaire cette confrontation entre sexe et violence.
Et la seule question qui se pose est celle-ci : Pourquoi est-on plus choqué par un coït que par une scène de massacre ? Et en quoi, en réalité, amour et violence sont-ils intimement liés ?
Une violence assimilée

Rapidement, beaucoup ont exprimé une gêne voire une interrogation devant les scènes explicites de cet album, sans pour autant porter le même regard sur la violence qui parsème les pages de ce comics.
Ces réactions attestent totalement du propos de Brian K. Vaughan.
En effet, si les scènes d’amour peuvent mettre mal à l’aise, on ne se pose que très rarement la question sur la brutalité qui peuple les médias mainstream ou pas.
Or, s’il y a bien quelque chose de gratuit dans Spectateurs, décrit comme tel, c’est l’expression même de cette cruauté.
Il suffit de revenir sur le terroriste qui a assassiné Val. Il ne tue pas par conviction politique ou religieuse. Non, lui ce qui l’intéresse, c’est une simple comptage : celui du nombre de morts.
À ce niveau, on retrouve l’impact des réseaux sociaux, qui tout comme Worldtr33, deviennent les catalyseurs d’une haine sans borne.
Certes, la vision futuriste de Brian K. Vaughan reste rétro, au moins dans sa forme, mais dans les réactions engendrées et les excès d’une humanité qui se ravage elle-même, il est hautement pertinent.
S’il démontre que les américains sont, même en temps de conflit mondial, leur pire ennemi, ce constat, malheureusement, ne s’arrête pas aux frontières de la patrie de l’Oncle Sam.
De façon globale, et cela s’explique par de nombreux biais, on reste fasciné par la violence alors que le sexe nous effraie.
Cela n’empêche pas d’opérer certains liens entre les deux.
Au final, Brian K. Vaughan imagine la sexualité comme un exutoire à la folie ambiante.
Que ce soit en réponse à la victoire d’un combattant ou pour faire face, tout simplement, à la fin du monde, l’amour est la dernière chose qui réunit les hommes et les femmes.
Si la violence détruit les corps, le sexe les assemble.
Alors bien sûr, tout n’est pas parfait dans Spectateurs.
D’un point de vue général, on regrette que la réflexion prenne le dessus sur les enjeux, même si la conclusion s’avère assez maline.
De même, alors que Brian K. Vaughan, grand spécialiste de la caractérisation, la laisse ici un peu de côté.
Si Val et Sam sont sympathiques, ils servent essentiellement le propos du scénariste et ne vivent pas vraiment en tant que personnages.
Reste que Spectateurs est une oeuvre hors norme, culottée et parfaitement dans l’air du temps. Et en cela, le pari de Brian K. Vaughan est gagnant !
Une réflexion artistique poussée

Niko Henrichon est un dessinateur aussi discret que talentueux.
Si on le retrouve autant en mainstream qu’en indé, il se fait remarquer lors de sa première collaboration avec Brian K. Vaughan : Les seigneurs de Bagdad.
À cette époque, son trait était beaucoup plus instinctif mais peut être moins porté sur le détail.
Avec Spectateurs, il opte pour une technique de crayonné extrêmement poussé, agrémenté d’une colorisation en parfaite adéquation. Et c’est normal, il s’en charge lui-même.
Il faut dire que la couleur joue un rôle essentiel. En effet, juste après la mort de Val, le monde est séparé de façon chromatique. Les spectateur.rices sont en couleurs alors que le monde réel (observé) est en noir et blanc (avec des aplats gris).
L’alliance des deux apporte une touche particulière à cet album, tout en servant le symbolisme du scénario. Ainsi, le parallèle entre le début de l’album et sa fin prend tout son sens.
Dans l’ensemble, le travail de Niko Henrichon est magnifique. Les planches sont détaillées et le design de la ville futuriste parfaitement maitrisé.
Graphiquement, on se régale et les nombreuses doubles pages sont des petites pépites qu’on déguste non sans un certain plaisir coupable.
Et pour le coup, moi qui ne suis pas forcément un amateur du format Urban, je dois avouer qu’il rend un très bel hommage au travail du dessinateur canadien.
En résumé
Spectateurs de Brian K. Vaughan et Niko Henrichon est une oeuvre hors norme qui résonne avec justesse autant qu'elle peut choquer.
À travers les réflexions de Val et Sam et leurs explorations à la recherche d'un trio amoureux, Brian K.Vaughan interroge notre rapport au sexe et à la violence, tout en les liant.
Alors que le monde touche à sa fin et que des hommes tuent pour le simple plaisir de tuer, nous même, spectateurs, sommes plus choqués par des scènes explicites que par la cruauté qui parsème ces pages.
Ce syndrome, assez symptomatique de nos sociétés, résonne d'autant plus avec justesse que les échos critiques semblent attester de la thèse de Brian K. Vaughan.
Pourquoi le sexe nous effraie tant alors que la violence fascine ?
La question a le mérite d'être posée et si certains regretterons, avec raison, le manque d'enjeux et une caractérisation moins poussée, on ne peut qu'être épaté par le culot du scénariste.
Surtout quand il est aussi magnifiquement mis en images par le talentueux Niko Henrichon, nous régalant de designs et de doubles pages toutes plus sublimes les unes que les autres.
Spectateurs ne plaira pas à toutes et tous mais il amène à débattre et en cela, le pari de Brian K. Vaughan est gagnant !


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