2873 – Neo Novena.
Alors que l’inspecteur Ari Nassar pensait profiter d’une retraite bien méritée, un crime le replonge dans une affaire vieille de 23 ans.
Après avoir arrêté deux tueurs en série aux modus operandi identiques, un troisième individu tente de prendre leur succession.
Une raison suffisante de ne pas quitter le service immédiatement !



Double identité scénaristique

Le projet The one hand & The six fingers est intriguant à plusieurs égards.
Vendues aux États-Unis comme deux mini-séries distinctes, celles-ci proposaient en réalité une intrigue commune divisée en deux visions.
The one hand de Ram V et Laurence Campbell s’occupe de celle du policier.
The six fingers de Dan Watters et Sumit Kumar prend le parti du tueur en série.
Deux séries, quatre auteurs, un objectif commun.
The one hand

Dans The one hand, Ram V et Laurence Campbell suivent l’inspecteur Ari Nassar à la veille de sa retraite.
Jusqu’à ce qu’une dernière enquête l’empêche de prendre ce repos tant attendu.
L’histoire se déroule en 2873, dans la ville de Neo Novena, une cité rétro futuriste à la technologie discrète.
D’une certaine façon, ce monde convoque une imagerie actuelle mixée à un brin d’évolutions technologiques.
D’ailleurs, Ram V s’amuse à brouiller les pistes avant de nous présenter les premiers plans extérieurs de la ville.
Pour l’intrigue, à première vue, rien de bien original.
Entre le flic en fin de parcours et cette intrigue de serial killer aux multiples copycats, on retrouve tous les codes du polar.
L’interrogatoire du volume 3 fait même écho à la scène culte du Silence des agneaux ( avec un final bien moins attendu, pour le coup )
Ari Nassar est lui aussi un archétype du genre même si c’est un modèle vieillissant.
Et effectivement, on sent que l’homme a été marqué par ses années de service.
Un brin ténébreux, pour ne pas dire mystérieux, son visage est constamment masqué par ses lunettes. Imperturbable, il cache néanmoins quelques failles malgré sa carapace d’endurcie.
C’est un enquêteur méticuleux qui ne lâche pas facilement l’affaire quitte à être impacté par cette histoire.
Sur les deux premiers volumes, Ram V introduit ses pions. Ainsi, Ari fait une première découverte et les révélations s’enchainent.
Fatalement, avec cette nouvelle affaire, l’expertise du détective est mise à mal.
Et s’il s’était trompé ? Si le coupable qui croupit en prison était en fait innocent ?
Les questions fusent aussi vite que les réponses arrivent.
Ram V ne s’éternise pas sur nos suppositions, emmenant son personnage vers une inévitable confrontation dévoilant ses dernières cartes lors d’une dernière partie attendue.
Le doute s’insinue petit à petit dans notre esprit, de quoi pousser notre curiosité du côté de The six fingers.
The six fingers

The six fingers est une création de Dan Watters et Sumit Kumar.
Bien moins connu dans nos contrées, Dan Watters a déjà collaboré avec Ram V sur Batman Nocturne et L’étrange créature noire vit toujours.
Il n’est donc guère étonnant de le retrouver, de façon plus subtile, sur cet ambitieux projet.
Dès les premières pages, on comprend que l’on suit celui que poursuit Ari Nassar : The one hand.
Ainsi, on découvre Johannes Vale, jeune scientifique travaillant en tant que simple exécutant au sein de la centrale de Neo Novena.
Dan Watters décrit un caractère impulsif, aimant avoir le contrôle sur son entourage et sur les événements de sa vie, au point de la mettre en danger.
Pourtant, malgré tous les contrôles pré-établis, Johannes reste déphasé et ne comprend que tardivement ce qu’il est vraiment.
Paradoxalement, si la partie policière reste classique, celle consacrée au serial killer est plus étonnante autant par son approche que par le propos entourant Johannes.
Le fait de ne pas être conscient de ses crimes l’oblige à se poser d’inévitables questions autant sur ses prédécesseurs que son propre passé.
Malgré tout, le troisième épisode clôt le débat par la radicalité de sa violence.
Par la suite, Dan Watters amène le récit vers une approche plus surréaliste, prenant en compte, tout ce décorum futuriste pour nous pousser vers les révélations finales.
Une double identité graphique
Laurence Campbell

Laurence Campbell s’occupe de la partie graphique de The one hand.
Artiste britannique à la carrière prestigieuse, on l’a retrouvé dernièrement sur le B.P.R.D. de Mike Mignola.
Son trait sec, brut et torturé sonne comme une évidence pour mettre en image l’enquête d’Ari Nassar.
Le travail de mise en page est sobre mais parfaitement maitrisé.
D’une certaine façon, on retrouve l’ambiance poisseuse et lugubre d’un Seven.
Les couleurs de Lee Loughbrige apporte cette teinte colorée si typique, tout en respectant le travail d’encrage de l’artiste.
Le style de Laurence Campbell marque la série de son empreinte.
Sumit Kumar

En comparaison, Sumit Kumar fait figure de jeune pousse.
Découvert par Ram V sur la mini These savage shores, l’artiste indien enchaine les travaux chez DC avant de revenir sur de l’indé où il est, à mon avis, plus inspiré.
Le style de Sumit Kumar est épatant, autant par son approche que par cette narration explosive et éclatée, reflétant la psychologie du protagoniste.
Le trait est graphique et les corps effilés. Les planches multiplient les prouesses techniques et les effets dynamiques.
De même, les couleurs de Lee Loughbridge paraissent plus éclatantes.
À certains égards, j’ai retrouvé du Mattéo Scalera dans le trait du jeune artiste indien.
Une conclusion frustrante

La cinquième et dernière partie clôt le récit ( et cette chronique).
Si on ne dira rien sur cette résolution, je ne vais pas le cacher, j’en suis ressorti légèrement déçu.
La confrontation finale tient ses promesses mais j’avais pressenti, depuis quelques numéros déjà, la direction vers laquelle nous emmenaient les auteurs.
Pour être tout à fait honnête, certains éléments m’avaient mis la puce à l’oreille dès la première partie. Ce qui en soi est une qualité de construction mais un défaut de finalisation tant la proposition finale s’avère commune à de nombreux récits de science-fiction.
La symbiose entre les deux parties est parfaite et la tension nous aura tenus en haleine tout du long mais on ne peut s’empêcher de ce poser cette inévitable question :
Tout ça pour ça ?
Un choix éditorial judicieux
Pendant longtemps, Urban a été mon éditeur comics préféré.
Mais, les années ont passé et il faut bien avouer que ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui.
Certes, il est bien facile d’être à ma place et le marché comics étant ce qu’il est, on peut comprendre que certains échecs aient pu refroidir les ardeurs du début.
Cependant, le choix éditorial de The one hand and The six fingers est la preuve qu’une réflexion innovante est toujours en cours chez les équipes de François Hercouet.
Pour rappel, avant la réédition en intégrale, la série était proposée sous forme de fascicules, étalé sur 5 mois .
Je ne vais pas y aller par quatre chemins : j’adore ce format.
Déjà, l’idée est pertinente.
En effet, comme mentionné plus haut, les deux minis sont totalement interconnectées.
D’un point de vue personnel, retrouver ce format fascicule a été une cure de jouvence.
Certes, on est sur du « fascicule de luxe », avec couverture souple, reliure et papier glacé pour un plaisir de lecture optimal !
Ne lisant quasiment du comics qu’en format intégral ou TPB, j’avais oublié cette sensation si particulière du sérial avec ses cliffhangers amenant fatalement à l’attente interminable du mois prochain.
Et pour une telle série, outre le fait de relier les numéros ensemble, l’effet est immédiatement perceptible.
Editorialement, The one hand & the six fingers est une réussite. Elle sonne comme un vent de fraîcheur dans cette zone de confort que s’était créé Urban mais aussi la bd en général.
Maintenant, il faut croiser les doigts pour que le lectorat adhère à cette approche, en espérant qu’elle ne devienne pas une expérience avortée.
Réédité en intégrale, la proposition perd en partie de son charme mais elle ravira sans doute ceux qui préfèrent ce format plus classique.
En résumé
The one hand & the six fingers est un projet ambitieux autant sur le fond que sur la forme.
Regroupant The one hand de Ram V et Laurence Campbell et The six fingers de Dan Watters et Sumit Kumar, Urban, avant sa réédition en intégrale, a fait preuve d'inventivité en les compilant sous un format de fascicule souple de très bonne facture.
De façon pertinente, ce choix éditorial a renforcé le lien entre les deux mini séries tout en nous remettant dans l'ambiance d'un serial avec son lot de cliffhangers et d'attentes qui en découle.
Si la conclusion déçoit, elle n'enlève en rien aux nombreuses qualités de ces deux récits connexes qui auront réussi à nous tenir en haleine tout du long.
De même, la partie graphique est saisissante. Entre un Laurence Campbell clinique et réaliste et un Sumit Kumar plus explosif, on en est même à se demander si le choix des artistes ne fait pas partie des indices à interpréter.


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