Gotham City affronte une nouvelle menace.
Entre l’arrivée des Orgham, une famille liée à Arkham, et un retour des troupes de Talia dans la cité, le chevalier noir n’est pas aux mieux de sa forme.
Bruce Wayne le sent au plus profond de son âme.
Mais il n’arrive pas à donner un sens au mal qui le ronge intérieurement.
Horreur et héritage familial

Il faut bien l’avouer, au fil du temps, je me suis désintéressé des séries Batman.
Paranoïaque patenté, père de famille aigri, je n’arrive plus à m’identifier à ce personnage, lui préférant avec le temps, un héros plus lumineux tel que Superman.
J’admets amplement qu’il reste inspirant pour de nombreux auteurs, comme l’a prouvé Sean Murphy et son Batman White Knight.
Mais sur la série régulière, l’ennui pointe vite le bout de son nez.
Et c’est, sans doute, pour cela que, malgré la présence de Ram V, j’ai commencé ce titre avec une certaine méfiance.
Pourtant, le scénariste prouve, une nouvelle fois, qu’il est un des meilleurs auteurs actuels.
Son approche et ses inspirations ont su amener, derrière une idée de base assez classique, une complexité permettant de mieux comprendre le personnage.
Au bout d’un run épique de 5 tomes, Ram V assemble les pièces d’un immense puzzle et nous laisse avec un héros qui semble avoir fait la paix avec ce qu’il est !
Et, de ce point vue, la démarche s’avère assez convaincante.
La peur vous va si bien

Avec Batman Nocturne, RamV utilise parfaitement de l’historique de Batman, tout en développant sa propre mythologie avec la famille des Orgham.
Pourtant, l’idée de départ n’est pas originale, rappelant même, à certains égards, la cour des hiboux de Scott Snyder.
Cette nouvelle branche familiale, liée à Gotham City, compte bien en reprendre le contrôle.
Composée de personnages intrigants et charismatiques, elle amène cette dose de fantastique et d’horreur qui hanteront, petit à petit, les pages du comics.
D’ailleurs, leur arrivée n’est pas sans rappeler celle de Dracula dont le scénariste fera constamment référence.
C’est sans doute la grande force de de la vision de Ram V : son ambiance poisseuse virant au cauchemar.
La peur frappe Batman de plein fouet.
Lui qui en a toujours fait une arme, en devient la victime.
De profondes craintes rongent Bruce Wayne qui lutte contre des visions oppressantes, relents d’un passé lointain et dont se faisait déjà écho le run de Grant Morrison .
On pourrait se dire « rien de nouveau sous le soleil » mais Ram V est assez futé pour aborder ce « combat » comme un thriller psychologique intense, tout en apportant un brin d’évolution à cette dualité.
Tome après ton, l’auteur assemble les pièces de son puzzle pour reconstruire l’homme derrière le masque.
Pour la première fois, Batman accepte ce qu’il est au plus profond de lui. Surpassant la vengeance du gamin qui a vu ses parents mourir devant lui, il assume enfin ses propres démons;
En réalité, Ram V, avec Batman nocturne, propose ce que beaucoup n’ont jamais osé : une réelle évolution !
Même si je ne suis pas bien sûr que ses successeurs en tiennent réellement compte.
Enquête dans les bas-fond d’Arkham

Batman Nocturne est un récit double.
En parallèle du récit principal, Simon Spurrier et Dani emmènent James Gordon dans les recoins d’Arkham pour déterrer les sombres secrets de la ville.
Je pourrais écrire des lignes et des lignes sur Simon Spurrier.
Si, sur Saison de sang, il s’était mis entièrement au service de son dessinateur, il se montre ici bien plus en verve.
Adepte d’une écriture littéraire, à l’instar d’un Alan Moore ou d’un Neil Gaiman, le scénariste américain développe une intrigue poisseuse.
Si cette affaire semble, au moins dans un premier temps, complètement indépendante de l’intrigue de Ram V, elle met en place des éléments et un personnage qui pourrait devenir primordiaux à l’avenir.
Simon Spurrier y décrit un James Gordon à la retraire cherchant désespérément à trouver de l’intérêt à ses journées.
Après des années au service de Gotham, il ne peut se résoudre à une vie paisible.
Gordon a toujours été un personnage secondaire intéressant, amenant de l’humanité et une certaine réalité au monde cynique de Batman.
Avec cette nouvelle approche, Simon Spurrier en fait un justicier s’arrangeant avec la loi pour obtenir ce qu’il recherche.
C’est une évolution interessante, plutôt logique au vu de son histoire complexe avec Batman et Gotham.
Sur les tomes suivants, c’est Dan Watters et Alex Paknadel qui prennent le relais.
Ils ont en charge d émettre en place les pièces annexes de l’intrigue. Sans réelle continuité apparente, chacun de ses éléments se rejoindront sur un dernier chapitre dantesque.
Par cette voie, on découvre autant la lutte intérieure de Double Face que l’enquête de Renée Montoya, reprenant pour l’occasion l’identité de The Question.
Si toutes ces pastilles n’ont pas la même intensité, elles ont au moins le mérite de poser quelques pions.
On regrettera seulement qu’un des personnages mis en place par Simon Spurrier semble avoir été complètement oublié en chemin.
Une approche graphique (trop?) multiple
L’offre graphique de Batman Nocturne est riche mais trop variée pour créer une cohérence d’ensemble.
Les auteurs sont talentueux mais leurs styles varient du classique mainstream au radical indépendant.
Sur le premier volume, c’est Rafael Alburquerque qui se charge de la partie principale.
Le dessinateur, connu pour sa prestation sur American Vampire, apporte une ambiance suffocante à certaines pages.
Épaulé par la colorisation de Dave Stewart, la mise en page se veut nerveuse voire effrayante sur les parties cauchemardesques.
Le dessinateur s’empare immédiatement de l’univers de Batman, lui apportant une véritable prestance.
On notera d’ailleurs qu’il est à l’origine des designs de la famille Orgham.

Le travail est si réussi qu’on regrette presque l’arrivée d’Ivan Reis sur le second volume.
Le dessinateur, plus mainstream, distille une narration explosive, permettant l’ascension d’une tension de plus en plus prenante au fil des pages.
Plus poussé en détail, plus dynamique, on retrouve un côté plus héroïque laissant, au moins un temps, l’horreur du premier volume.
C’est très beau mais peut être moins percutant.

Le 3eme volume perd de cette cohérence.
Il faudra attendre le volume 4 avec l’arrivée de Jason Shawn Alexander pour la retrouver.
Son approche rappelle celle de Sam Kieth et fusionne à merveille avec l’ambiance du récit Ram V.
Cependant, si certaines pages sont réellement saisissantes, sa prestation reste assez inégale.
Il est d’ailleurs épaulé sur le dernier chapitre par le non moins inégal Liam Sharp.

Le dernier tome est à l’image de la série : multi-facette.
On notera cependant la belle prestation de Riccardo Federici, avec une approche plus franco-belge et celle de Guillem March qui conclu ce volume en retrouvant une forme d’expansivité notamment dans la mise en page.

Pour les annexes, on notera la prestation de Dani.
Imprégnée par l’ambiance sombre et glauque du scénario de Simon Spurrier, elle insuffle à ses lignes des ombres massives et radicales, dans la droite lignée d’un Frank Miller.
Là aussi, les auteurs sont nombreux , de Hayden Sherman en passant de Lisandro Estherren à Christopher Mitten ( entre autres ..)
Si chacun de ses auteurs apportent sa propre vision, l’unité graphique est bien trop éparpillée pour ne pas créer une certaine confusion.
Ce qui au final risque de peser sur le ressenti général de l’oeuvre.
En résumé
Avec Batman Nocturne, Ram V propose un run hanté par une ambiance suffocante et explosive aux multiples interprétations graphiques.
Derrière cette histoire d'héritage familial se cache un récit psychologique intense qui explore la peur intérieure dans tous ces aspects.
Batman fait face à ce qu'il a toujours inspiré et en devient une proie.
Ram V réussit le pari d'une saga familiale complexe lorgnant aussi bien vers l'horreur que le thriller psychologique.
En complément, Simon Spurrier puis Dan Watters s'intéressent aux personnages annexes de l'intrigue.
Graphiquement, si chaque approche est intéressante, elles restent trop variées pour créer une véritable unité graphique.
Si personnellement, je trouve l'ensemble réussi, je peux comprendre qu'il soit difficile de passer du style d'Ivan Reis à celui de Jason Shawn Alexander.


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