Mots Tordus et Bulles Carrées

Urban (Luc Brunschwig / Roberto Ricci)

Contre l’avis de ses parents, Zach décide de quitter la ferme natale.
Ainsi, il incorpore la police du plus grand complexe de loisirs du monde : Monplaisir.
Profitant de leurs deux semaines de vacances annuelles, les visiteurs affluent dans cette cité autonome dirigée par un homme en costume de lapin, Springy Fool et A.L.I.C.E., une I.A. révolutionnaire.
Zach, dont la morale de justice s’inspire de son héros de jeunesse Overtime, doit se plier à la règle majeure de Monplaisir.

Tout est divertissement, même la justice !

Donnez-leur du pain et des jeux

Rares sont les deuxièmes chances en bande dessinée franco-belge.
Et pourtant Urban est la seconde itération du projet de Luc Brunschwig.
Sortie en 1999 sous le titre d’Urban Games, cette première ébauche dessinée par Jean-Christophe Raufflet fut abandonnée après un tome et une conclusion qui avait laissé perplexes de nombreux lecteur.rices.
Springy Fool, Monplaisir, la base était bien présente mais l’heure n’était pas encore venue.

Et au final, heureusement.

Monplaisir : un Las Vegas futuriste

En route pour Monplaisir

Après 5 volumes, maintenant réunis en intégral, on peut enfin le clamer haut et fort.
Urban de Luc Brunschwig et Roberto Ricci est un récit d’ampleur.
Sombre, fataliste, c’est une critique au vitriol de nos sociétés capitalistes, abusives et excessives.

Avec une certaine avance sur son temps, Luc Brunschwig nous décrit, notamment par le biais de la vie sur Titania, un monde en pleine crise environnementale ( coulées de boue) et de logement.
Ainsi, il n’est pas rare de croiser des travailleurs entassés dans d’immenses dortoirs où certains doivent alterner un seul lit en reniant toute notion d’intimité.
À côté de cet état des lieux lugubre, apparaît une cité consacrée aux loisirs créée par un informaticien de génie Springy Fool.
Et le succès est immense.
Avec seulement deux semaines de vacances, les visiteurs affluent.
Enfilant à leur arrivée le costume de leur choix, ils renoncent, au moins un temps, à leur identité extérieure pour profiter au maximum de l’expérience.

Cependant, Monplaisir a deux faces.
Elle repose sur cet excès constant que l’on retrouve dans nos sociétés actuelles à l’image de Las vegas ou Dubaï.
Tout est prétexte à l’amusement et même la justice sert de divertissement à une foule en recherche constante de modèle.
C’est le principe même des Urban Interceptors.
Ils sont entrainés, non pas pour faire la loi, mais pour combattre des criminels en fuite devant les caméras de toute la cité.
Ici, le scénariste démonte le phénomène de la télé-réalité et dénonce ses faux semblants et ses mensonges.
Jusqu’au jour où tout déraille !

La cité se vend comme un havre de paix mais peut, à force d’abus, devenir une prison avec des règles et une autorité sans précèdent.
Avec Urban, Luc Brunschwig pointe les contradictions d’un système qui, d’une certaine façon, fonctionne comme une dictature libérale et commerciale.
À l’image du Sin City de Frank Miller, mais en plus acidulé, Monplaisir s’avère être un gouffre sans fond.
Les jeux amènent des dettes et les dettes se paient.
Ainsi, tout devient une marchandise.
Une femme, une jeune fille, peu importe tant qu’elle travaille pour régler les comptes du malheureux débiteur.
Ces « autres », à l’image de Las Vegas, se cachent dans la rue à l’écart des visiteurs tout en évitant un nettoyage des recoins aussi froid que radical.
Pour le scénariste, l’être humain n’est qu’une marchandise de plus dans un monde profondément cynique.
Ceux qui ne respectent pas les règles finissent dans la rue voire pire…

Petite réflexion sur le choix de Monplaisir comme nom pour la cité de Springy Fool.
Un nom qui amène une promesse impossible à tenir.
Ce n’est sans doute pas pour rien qu’ il a été choisi pour de nombreux quartiers de banlieue dont celui de mon enfance.
Monplaisir n’en porte souvent que le nom.

Une humanité complexe

Rencontre dans un ascenseur

Si Luc Brunschwig ne mâche pas ses mots sur les errements d’une humanité qui privilégie le plaisir personnel au plaisir commun, il n’en est pas moins un fin observateur de la nature humaine.

A l’image de ses autres séries, le scénariste donne une grande importance à la caractérisation de ses personnages.
Avec Urban, Luc Brunschwig offre le rôle du héros à un personnage d’une pureté aussi fascinante que troublante : Zach.
D’ailleurs, les multiples conversations qu’il a avec son héros de jeunesse montrent certains troubles même si ils n’affectent aucunement son sens de la justice… Bien au contraire.
Zach est un homme bon mais, à l’image de ce physique de colosse un peu pataud, il est aussi souvent à côté de la plaque.
En réalité, il n’a jamais les cartes en main et se fait balader tout au long de cette histoire.
On pourrait le trouver un peu pathétique mais Luc Brunschwig trouve l’équilibre parfait pour en faire un personnage attachant.
Notamment à travers sa relation avec Ishrat, une hôtesse de charme au passé tortueux dont il va tomber amoureux.
Un amour presque enfantin mais terriblement sincère qui oppose deux visions.
La naïveté de Zach se confronte à la réalité de vie d’Ishrat alors que cette dernière apprend à aimer grâce à l’optimisme de son héros.
D’un certaine façon, le duo Springy Fool et A.L.I.C.E. en est une sorte de miroir déformant.
Springy Fool, grand manitou de Monplaisir, est un personnage moins linéaire qu’escompté.
Profondément seul, il cache lui aussi un côté enfantin, un peu perdu dans un monde dans lequel il ne sent pas à sa place.
Ce n’est sans doute pas pour rien qu’il va créer son propre monde, même si, d’une certaine façon, il est tombe lui aussi dans le piège de sa création.
Il y a quelque chose de profondément tragique dans la destinée de ce lapin fou.

Au milieu de tout ça virevolte une myriade de personnages secondaires, simple visiteur, inspecteur, vagabond ou même enfant.
Chacun d’entre eux subit les manipulations d’un monde dont il ne détient pas les clés.

C’est d’ailleurs un peu la « morale » d’Urban de Luc Brunschwig.
L’humanité n’est jamais vraiment maitresse de sa destinée.

Un dessin d’une richesse folle

Un sens inné du détail

Cette deuxième version du projet de Luc Brunschwig est indéniablement marquée par le dessin de Roberto Ricci.
Sans forcément dénigrer le travail de Christophe Raufflet, le style de Roberto Ricci n’est aucunement comparable.
D’une richesse complètement dingue, il sert à merveille la folie du monde de Luc Brunschwig.
L’un des meilleurs exemples est l’illustration de cette foule costumée propice à de multiples clins d’oeil à la pop culture.
Et pour le lecteur que je suis, ce fut un véritable régal de s’amuser à rechercher les personnages les plus incongrus au sein des cases d’une saga aussi fataliste qu’Urban.
Il serait intéressant, un peu à l’image du Top Ten d’Alan Moore et Gene Ha, de connaître l’apport de chacun des auteurs dans ces multiples références.

Malgré tout, il ne faudrait pas limiter le travail de Roberto Ricci à ce simple artifice graphique.
Si le premier tome est marqué par une colorisation un peu plus pesante, le dessinateur va affiner sa technique et proposer des planches détaillées et d’une finesse rare.
Malgré cette foultitude de détails, la narration reste lisible et on ne ressent aucune lourdeur, notamment sur les scènes d’actions parfaitement chorégraphiées.

Cette immense production laisse encore pantois d’admiration.

Pour finir, je voulais aborder la version intégrale.
Ayant en possession la version originale en 5 tomes, je me félicite de voir cette série revenir sur le devant de la scène grâce à cette réédition.

Nous abordons régulièrement le problème, de plus en plus récurent, des prix élevés de la bande dessinée (et des livres en général).
Même si le format de cet intégral est plus petit, nous ne pouvons qu’applaudir les efforts faits par Futuropolis pour proposer un intégral à un prix raisonnable.

Si 30 euros reste une somme, notamment pour un jeune public, le rapport page/qualité/prix est sans doute un des meilleurs du marché.
Ce genre d’offre prouve qu’il est encore possible ne proposer des récits essentiels et de les rendre accessibles pour le plus grand nombre avec une offre tarifaire raisonnable.

Donc bravo à Futuropolis, Luc Brunschwig et Roberto Ricci

En résumé

Urban de Luc Brunschwig et Roberto Ricci est une oeuvre de science-fiction majeure. 

Derrière cet univers acidulé aux multiples clins d'oeil se cache un récit au vitriol critiquant les dérives d'une société libérale où le divertissement, à courte durée, devient le seul moyen d'évacuer les tensions d'une vie de plus en plus injuste.
Récit psychologique, thriller futuriste, Urban est bien des choses en plus d'être une histoire d'amour amenant un peu d'éclaircie à un univers froid et lugubre.

Personne d'autre que Roberto Ricci ne pouvait dessiner cette folie avec un sens du détail aussi aiguisé et une narration d'une maitrise absolue.
On se noie dans les pages du dessinateur comme on peut se noyer dans les excès de Monplaisir.

Urban est à découvrir, d'autant plus que, pour l'occasion, Futuropolis propose un intégral à un prix abordable, donnant un merveilleux écrin à une saga d'ampleur.

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Bulles Carrées

2 réflexions sur “Urban (Luc Brunschwig / Roberto Ricci)”

  1. Super titre ! De l’anticipation d’une qualité exceptionnelle chez Futuropolis. Un titre à part dans le catalogue de l’éditeur. De tome en tome (première édition) le duo Ricci-Brunschwig donne de l’épaisseur à l’histoire. En intégrale, ça doit être compliqué de lâcher le livre pour y mettre un marque page.
    Belle chronique !
    J’en profite pour vous dire que je suis heureux de vous trouver sur le site ayant quitté depuis quelques mois toute forme de réseau social. Merci !

    1. Bonjour Etienne
      Heureux de te revoir par ici. Je comprends amplement cet envie de s’échapper des réseaux.
      Personnellement, on préférait que la majorité de nos échanges se fassent ici et on espère qu’un jour, (peut être ) cela sera le cas.

      Pour Urban, je te rejoins entièrement.
      J’ai aussi la version 5 tomes et je me rappelle la tension que chaque fin de tome provoquait en moi.
      Le lire en intégral est une nouvelle expérience mais cela permet au titre de se faire une nouvelle vie et , ma foi, Futuropolis en a proposé une version à « petit prix » très appréciable.

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