Wallace (Colin Niel)

J’avais été fascinée par ma lecture de Darwyne, le précédent roman guyanais de Colin Niel. J’ai donc replongé avec plaisir dans la forêt amazonienne pour retrouver Mathurine, une assistante sociale très investie dans son suivi professionnel auprès des enfants en difficultés familiales. Son fils Wallace, qu’elle a eu seule, a grandi et a désormais 9 ans. Il donne son titre au roman. Leur relation fusionnelle se modifie à l’approche de l’adolescence. En effet, si sa mère est toujours passionnée par la forêt, lui s’intéresse dorénavant bien davantage aux jeux vidéos. Le quotidien de ce duo mère-fils va également devoir s’adapter à un nouveau venu qui n’a jamais vraiment quitté la mémoire de Mathurine…

A la croisée des chemins

Mathurine est une mère affectueuse et soucieuse du bien-être de son fils Wallace qu’elle adore. Cependant, entre son travail particulièrement prenant d’assistante sociale et le quotidien à la maison avec son fils, elle est proche du burn-out. Elle parle souvent avec son amie Carole de ses difficultés à élever seule son enfant, de la pré-ménopause qui s’annonce, de son amour pour la forêt que ne partage pas du tout son fils, qui en a peur.

Alors, quand elle revoit, pour son travail, Tiburce, le père de la jeune Méryane disparue, elle est troublée. Ce père la touche, même s’il a préféré placer sa fille que de continuer à la frapper. D’autant plus lorsque ce dernier lui raconte avoir fait une étrange rencontre en forêt : un être difforme, plus proche de l’animal que de l’humain, qui enlèverait et tuerait ceux qui le suivent. Le Maskilili, cette créature mythique représentée comme un petit démon les pieds à l’envers. Serait-il responsable de la mort de sa fille ? Grand chasseur et connaisseur de la forêt, il se lance à la poursuite de cet être étrange.

Or, ce Maskilili pourrait être Darwyne, le jeune garçon que Mathurine avait suivi 10 ans auparavant et avec lequel elle partageait cet amour profond pour la forêt et ses mystères. Cet enfant qu’elle n’a jamais pu oublier.

L’arbre apparait derrière le talus. Monument gigantesque dressé parmi les siens, racines curant partout et haussés de contreforts. Et cette protubérance poussée à mi-hauteur qui le rend si singulier, bourrelet de bois qu’on imagine causé par quelque parasite. Quand Mathurine l’approche, elle est saisie par l’émotion. Elle en fait le tour, enjambant les murailles, en scrute les hauteurs, houppier déployé très haut et support d’épiphytes massés là par dizaines. Elle fait courir sa main sur la peau végétale, sombre et humide et rugueuse, veinée de crevasses indénombrables. Et elle scrute les lieux avec solennité, les yeux vers le sol, vers les petits promontoires, vers les coins dégagés.

Vers tous ces endroits où, un jour, Darwyne a déposé quelque chose pour elle.

Mathurine va perdre pied au fur et à mesure que l’être de la forêt va reprendre une place prépondérante dans sa vie.

Parentalités

Wallace est, sans conteste, un roman de la parentalité.

Colin Niel explore, de nouveau, la relation mère-fils. Celle de Mathurine et de Wallace. Cette relation qui se complique lorsque l’enfant construit sa propre personnalité et se détache de l’image idéalisée de l’enfant qu’on a imaginé en esprit.

Face à ce garçon fan de Fortnite, Mathurine est perdue. Si leur amour est réciproque, sa réaffirmation en devient inquiétante pour Wallace qui se sent pris entre l’attachement à sa mère et son envie d’être comme les autres enfants qu’il côtoie à l’école. Entre l’idée qu’il a beaucoup de chance de vivre une vie confortable et ce désir de pouvoir faire ce qu’il veut, sans limite et avec une figure paternelle, même imparfaite.

– Je t’aime, Maman.
Elle paraît étonnée, comme si à elle aussi ils lui avaient manqué, ces mots-là.
– Ohhh… Mais moi aussi je t’aime, mon coati, répond-elle alors.
– D’un amour grand comme toute l’Amazonie?
– D’un amour grand comme toute l’Amazonie…
En entendant cela, Wallace se sent un peu mieux. Se dit que Non, ce n’était pas un rêve, mais que peu importe, Maman est là, maintenant. Et l’espace d’un instant, puisqu’elle lui a dit qu’elle l’aime, il lui semble que tout est revenu dans l’ordre.

Mais il y a ce lien qui unit sa maman à cet être venu de la forêt, ce Darwyne. Ce garçon qui pourrait être son frère et que Mathurine a tant espéré revoir. En témoigne ces objets qu’il lui avait offerts jadis. Ces offrandes de la forêt qu’elle a précieusement conservées.

Pendant que Mathurine retrouve sa proximité avec Darwyne, l’espace se creuse avec Wallace qui va devoir apprendre à exister pour lui même et non plus à travers le regard aimant de sa mère.

Enfin, c’est une autre relation qui croise ce trio improbable. Celle de Tiburce et de sa fille décédée Méryane. Ce dernier mène l’enquête sur la disparition de son adolescente, poursuivant tout d’abord son petit ami puis s’orientant vers la forêt, dans les pas de celui qui pourrait l’avoir tuée.

Les chemins de tous les personnages vont les mener au coeur de la forêt amazonienne. Cette forêt mystérieuse, vibrante et inquiétante, qui les transformera profondément.

Car Wallace est un roman initiatique. Avec la forêt comme guide, chacun va découvrir sa vérité et en sortir métamorphosé.

Pourquoi lire Wallace ?

Avec Wallace, Colin Niel retrouve le duo mystérieux qu'avaient constitué Mathurine et Darwyne, l'enfant de la forêt, dans son précédent roman. Il explore avec minutie et justesse les relations entre parents et enfants au moment où les personnalités se dessinent et créent parfois des incompréhensions infranchissables. Les personnages, qui traverseront tous la forêt amazonienne, devront y trouver leur chemin. Au-delà des peurs et des légendes, au-delà des regrets et des pertes. Wallace est un roman initiatique qui interroge sur la parentalité moderne et les liens parents-enfants. Mais il apporte aussi à son récit toute la puissance mythique de l'Amazonie. 

Pour lire nos chroniques de Les enfants sont rois et Profession du père.

Mots Tordus

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