Carcajou (Eldiablo / Djilian Deroche)

Alors que Gus acquiert les droits d’une parcelle de terre pour y exploiter ses filons d’or, il est attaqué par un Carcajou.
Après un combat acharné, il tue la bête puis utilise sa peau comme trophée.

Des années plus tard, Jay Foxton, un exploitant peu scrupuleux, veut lui racheter ses terres.
Certes, le richissime homme d’affaire a à sa botte la petite ville de Sinnergulche mais on n’achète pas si facilement le vieil ermite.

Western dans le grand froid canadien

Carcajou d’Eldiablo et Djilian Deroche est l’archétype de la lecture de fin d’année, plus par curiosité que par envie, qui se révèle être une chouette surprise.

Pourtant, j’aime bien le travail d’Eldiablo.
Le créateur des Kassos et son humour noir ravageur m’avait émerveillé sur son Monkey Bizness au côté de Pozla.
Et pour ne rien gâter, il fait partie de ces rares auteurs qui n’ont pas la langue dans leur poche, n’hésitant pas à gratter là où ça fait mal.
Malgré tout, et alors que j’aurais dû être le client idéal, ces derniers projets de Semper Fi à Space connexion m’ont laissé plus circonspect.

Du coup, je ne savais trop quoi attendre de ce western canadien de plus de 200 pages.

Un monde en transition

Carcajou, un homme d’un autre temps

La première originalité de Carcajou d’Eldiablo et Djilian Deroche vient de son environnement.
Si on assimile souvent le genre à l’Ouest Américain, il est intéressant d’avoir opéré cette migration vers le Nord américain.
Et, habitant lui-même au Canada, le scénariste connaît bien ces immenses espaces enneigés, aussi rugueux que fascinants.

L’intrigue débute avec la rencontre de Gus, un colon d’origine indienne au tempérament tranché. Dire qu’il est rugueux est un euphémisme.
En effet, le chercheur d’or tient de l’ermite qui s’est fait tout seul, sans la moindre aide des autres.
D’ailleurs, les autres, il les exècre (pour être poli). S’il met les pieds en ville, c’est pour échanger son or contre une denrée essentielle : du whisky !
Raciste, individualiste, brutal, il est un homme d’un autre temps, celui de la ruée vers l’or, étape marquant de l’histoire américaine.
Même son surnom est une légende à lui tout seul !
Le carcajou est une bête féroce que l’on peut traduire par… Wolverine.
Il n’est d’ailleurs pas anodin que notre bon vieux Carcajou mette une tannée à un Wolverine. Le message est clair :  » Faut pas trop l’emmerder, le bonhomme ! »
Et son manteau en peau de Carcajou est la meilleure des mises en garde.

Or, Jay Foxton se moque des mises en garde.
Les deux hommes n’ont, a priori, rien en commun. On peut même dire que tout les oppose.
Carcajou est vieux, Jay est jeune. Carcajou s’est fait tout seul, Jay tient sa richesse de sa famille…
Il représente le monde nouveau (le pétrole) face à la résistance désuète du vieux monde (l’or).
Mais voilà, l’ancien monde ne compte pas disparaître aussi facilement
Et si Jay use de sa fourberie, il ne peut que s’écraser lamentablement face à la sauvagerie du vieil homme. Au moins, un temps !

Au final, à travers ces deux hommes, ce sont deux visions qui s’opposent.
L’individualisme rugueux et brutal face à la fourberie et au cynisme du capitalisme.

Jouer avec la vérité

Se faire justice

À la moitié de l’album, le récit prend une toute autre tournure.
Sans en dévoiler plus, un meurtre frappe la petite ville de Sinnergulch et les répercutions toucheront l’ensemble des personnages.
Eldiablo aurait pu se contenter de cette confrontation mais il fait évoluer, de façon inattendue, le ton de son histoire, lorgnant vers le fantastique.
On doute, on hésite , on se pose de nombreuses questions, tout en multipliant les interprétations.

On peut être surpris par cette nouvelle direction mais plusieurs éléments préparaient le terrain.
Eldiablo, en fin limier, développe un casting de personnages secondaires essentiels.
Que ce soit le shérif de la ville, la barmen à forte poigne ou le frère handicapé, tous entretiennent un lien avec Jay.
Loin de la caricature, Eldiablo lui apporte ainsi de la nuance, tout en dévoilant certaines clés de l’intrigue générale.
Le scénariste crée de la complexité psychologique dans ces personnages. Loin du manichéisme, ce sont des hommes et des femmes, avec des sentiments, de la rancoeur et une histoire familiale compliquée.

Chaque personnage a une empreinte et un rôle à jouer dans un ensemble globale.
Si le cliffhanger de fin peut paraître évident, il n’enlève en rien à une dernière image symbolique.

Un dessin rugueux mais maitrisé

Simple mais efficace

A première vue, le dessin de Djilian Deroche sur Carcajou n’est pas ce que j’apprécie le plus.
L’auteur, spécialisé tout d’abord dans l’illustration au sein de revues et d’albums documentaires, signe ici sa première bande dessinée.
Ayant travaillé dans un atelier de gravure, on sent dans son trait une empreinte assez marquée avec des encrages massifs et des décors ciselés voire rugueux qui, sans les couleurs, pourraient paraitre confus.
Alors que Djilian Deroche a un style réaliste, hérité de ses précédents travaux, il dessine des personnages expressifs et immédiatement reconnaissables avec leurs nez proéminents et leurs longues moustaches.

L’ensemble fonctionne bien et l’auteur nous gratifie de très beaux décors, profitant des possibilités que lui offre les environnements canadiens.

Prix et récompenses

  • Prix Bd Lyon – 2024

En résumé

Avec Carcajou, Eldiablo et Djilian Deroche proposent un western canadien brutal, cynique, marqueur d'une société en pleine évolution. 

Par le biais de Gus Carcajou et Jay Foxton, Eldiablo met face à face deux visions d'un même monde.
Si Carcajou symbolise le passé, il ne compte pas laisser sa place à la gloutonnerie capitaliste de Jay Foxton.
Cependant, le récit d'Eldiablo ne s'arrête pas à ce simple constat et construit un récit multiple où le passé apporte des explications aux comportements du futur.

Pour son premier album, Djilian Deroche propose des planches élaborées aux encrages marqués et aux décors foisonnants.
Si le style peut paraître "classique", il retranscrit parfaitement la rudesse des environnements.

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